‹ Œuvres de MirabeauChapitre 54 sur 79 · A M. LE DUC DE L · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE L

Berlia, la novembre 1786.

Je m'étais flatté^ monsieur le di^c, que M. de B!^*^ m'apportait un paquet de vous ; il m'a dit qu'en eflfet votre intention avait été de le lui confier^ et je sui^ très-reconnaissant du projet^ bien que je n'en aie point profité^ ce que je n'attribue qu'à des circonstances im* prévues^ que je maudis en vous bénissant.

J'espère que l'abbé de P*** vous aura icnu au courant de ce pays^ sur lequel je n'ai pas laissé que de &ire passer au fur et à mesure quelques anecdotes assez ca« ractéristiques du moment. Je sens mieux que personne combien ma moisson est médiocre; mais on ne doit pas oublier que je n'ai ni les moyens pécuniaires^ ni les moyens ministériels. Il est impossible que rien échappe ici à l'homme de la France s'il est adroit^ actifs libéral^ et qu'il sache bien composer ses dîners et ses soupers journaliers ; car ce sont ceux-là qui importent^ et non les repas de représentation. H est d'ailleurs le bureau d'adresse natureUe des mécontens, des bavards et des cupides^ outre que les relations avec les sons-ordres lui sont naturelles et permises; j'ai au contraire^ moi^ besoin de beaucoup d'industrie pour parler naturellement et décemment d'aflEaires et de nouvelles; c'est rarement aux £ûsean r ; ma seiile

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hure les effraie trop : le roi ne me regarde pas que leur visage ne s'alonge et ne pâlisse. . . Quoi qu'il en soit, j'ai fait de mon mieux^ et tout ce que je puis, ce me semble^ avec des moyens très-mutilés, très-dé&voriséi; surtout trcs-éparpillés ; et je ne sais pas si Thomineà qui le roi donne ici soixante mille livres et une grande place en apprend beaucoup davantage que je ne fais; mais ce que je sais bien^ c'est qu'à son poste j'anrab percé plusieurs nuages, dont je ne vois au mien que les apparences sourcilleuses^ et que je ne ferais pas dévaloir ici ma nation, comme on en accuse ses manières firoides, son ton aigre-doux^ et son inertie, qui ressemble beaucoup à deTignorance.

M. de U'^'^'^ vous confirmera, je crois, en maœ tout ce que j'ai mandé en détail. Il vous dira que notre procès est perdu ici^ jusqu'à ce que le tribunal change; que le moyen de rétablir nos aflaires n'est pas de se presser, puisque ce serait prolonger les résistances chez des hommes au flegme naturel desquels on pent s'en rapporter pour les empêcher d'être long^temps passionnés ; que lui-même s'est trop hâté de Tenir dau un pays assez inquiet et jaloux, au commencement de ce règne^ où chacun vise à quelque chose, pour ordre qu'un officier-général, inspecteur au service de France^ peut vouloir du service prussien; qu'il faut laisser le chaos tranquille, comme j'ai nommé la situation dn moment^ prendre son aplomb par la force des choses (si ce n'est le perdre tout-à-£Ëdt), fût-ce par celle dl* nertie, avant d'essayer de le démêler; que personne n'est à la place qu'il gardera ; que la grande question: (c Le roi aura-t-il ou n'aura-t-il pas le courage de » prendre un ministre principal? n est loin d'étie f^ solue, même dans le calcul des probabilités ; que daM

cette détennination gît cependant le son dé ce pajrfc^ et même la connaissance ultérieure du roi^ dont Fincapacité ne fait rien du tout, s'il est un remède i son indécision ; que les symptômes sont fâcheux, sinistres même, mais qu'il faut se garder de prononcer avec trop de précipitation, parce que les informations ne sont rien moins que complètes.

Ce qui me paraît hors de doute, c'est que le prince Henri est perdu sans retour, et je crains (pour lui) que le sort n'ait ici, conune en beaucoup d'occasions, mieux arrangé les choses que notre prévoyance. Quoi qu'il en soit, son astuce, ses jactances, son insuit6> l'intempérance de sa langue et la vileté de ses entoura, secondés du discrédit le plus universel, ont ajouté à l'antipathie personnelle et à la crainte générale^ habituelle et forte de paraître gouverné. Le sort du duc de Brunswick est tout autrement incertain, et je ne crois pas qu'il soit décidé avant la bagarre ; mais il y a cela de particulier pour lui et pour lui seul, que s'il saisil une fois il ne désemparera pas ; car un meilleur courtisan, un homme plus avisé, plus souple, et en même temps plus ferme et plus opiniâtre, n'existe pas.

Vous sentez bien, oionsieur le duc, que n je crois les événemens partiels trop peu nombreux jusqu'id pour être réduits en système, et fonder un pr^ngé sur l'homme et sur la chose, je suisbien plus éloigné encore de penser que l'on puisse deviner, avec quelque ap* parence de probabilité satisfisdsante pour un espril sage, quels seront les grands rappwts^ extérieurs et l'influence politique de la Prusse sous le règne actuel* J'ai résumé mes idées à cet égaird dans un mémoire qui ne laisse pas que d'être un asseiK grand ouvrage, itt qui^ sauf les douées qu'offre le p(qn> èc cpM rom

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trouverez là réunies et rapprochées pli qa'uUeoBi à ce que je crois^ n'est qu'un tissu de r^^l^» de fimae position : on y trouvera beaucoup de choses qm penvent arriver^ et peut-être pas une de celles qui arrive ront. Heureux si^ dans les combinaisons de cette aritlh métique hasardeuse, j'ai réussi du moins à Êdre connaîirc les choses telles qu'elles sont^ et telles qu'elles pourraient être. Ce mémoire^ accompagné de trois ou quatre autres sur des parties de l'Allemagne que d'heureux hasards m'ont fait connaître à fond^ doit avdr pour cadre le plan de la reconstruction de l'édifice germanique, qu'il faut reprendre sous œuvre si l'on ne veut pas qu'il croule; mais j'avoue que c'est ici où rindccision sur les hommes, la complication des choses, l'obscurité des futurs contingens m'arrêtent a chaque pas, et où je n'ai qu'une boussole, votre grand et noble but, la coalition de la France et de l'Aih gleterre pour le bonheur du monde, et non pour les délices des orateurs et des gazetiers.

M . de H'^'*''*' m'a dit, monsieur le duc, que vous comptiez venir ici au printemps : assurément ce serait le seul moyen de me faire supporter d'y rester jusque là; mais j'espère qu'on ne vous laissera pas si long-temps dans une inactivité si indigne de vous ; et quant à moi, monsieur le duc, après avoir payé un tribut de six mois, auxquels j'ai la conscience d'avoir employé une assiduité et une activité rares, en compensation du pea de talens que m'a donnés la nature, je crois avoir le droit de secouer une existence équivoque, douteuse, embarrassante sous tous les rapports, dans laquelle fl faut une dextérité et une fermeté peu communes pour conserver quelque considération, et qui me fût consumer mon temps et mes forces à un genre de travail qui

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