LETTRE XLVIII
18 novembre 1786.
n paraît tous les jours davantage que le roi n'oublie pas ceux qui lui ont montré de Tattadbiement ayant son avènement au trône ; et cette mrâdbe^ qui se développe successivement^ le constate du "moins un honnête homme. Le comte Alexandre Wartensl€3>en^ offider aux gardes^ et dont je vous ai déjà pailé plusieurs fois^ avait été élevé avec lui. i)e là cette liaison qui n'admet aucun secret. Le feu roi fait venir Wartençleben^ et lui dit : « Je suis charmé de rùv» voir intimement lié » avec mon neveu; continuez; mai8.il £|ut aussi servir » FÊtat. Je dois être instruit des démarches de mon » successeur ; vous me raconterez^ mein liebes kind, » vos parties de plaisir. Je ne les empêcherai pat; mais » je vous dirai si elles ont quelque chose de dange- » reux^ et vous en avertirez vous-même le prince de » Prusse. Reposez-vous sur moi^ mein schais, de votre » avancement. »Wartensleben^ qui connaissait le vieux renard, répond « qu'il est l'ami de oœur du prince^ et » qu'il ne serait jamais son espion. » Alors le roi prend son air furieux : cr Herr UmUenant, pu vo 1
» voulez pas me servir^ je vous appren li du » obéir. » Le lendemain il l'envoie i.w^ où il
est demeuré trois mois ; puis il 1^ < un régi-
ment en garnison au fond de la Pr .Le aveaa roî^ qui l'a rappelé aussitôt sos a ment
d'humeur que Im a don i d'aller en Suède^i
et qu'ont entretenu ^ " vient
vin.
434 HISTOIRE SBCEÈTB
de lui accorder une prébende qtd vaut niUe km^
ei le destine, selon toutes les appare s , d Wwnandg les gardes.
Second exemple du même gem^. Lonqa'on fil k procès au ministre (^ern, chef du département da commerce, il se trouva dans sa caisse une lettre de change du prince do Prusse de trente nulle éou • Huilait les représenter dans les vingt-quatre hoorci. M. d'Ârnim va trouver le prince royal, et les lui oflln. Celui-ci fut trop heureux de les accepter. De U ci venue l'espèce de faveur dont jouira vraisemblabkment le nouveau ministre ; du moins je n'en yois fK cette cause^ outre celle tirée de son caractère Csuâle et de son esprit médiocre et indécis, mais juste et clair, comme je Tai dit dans mes dépêches précédentes.
Autre action humaine et généreuse. La princeeR Elisabeth de Brunswick^ première femme du roi, a lepi en augmentation de traitement les revenus dubaiUii|e de Ziganitz, qui se montent à douze mille ëcus, avec pleine liberté de se retirer où elle voudrait. Bien sûre de n'être pas reçue dans sa famille^ elle restera à Stettin ; mais cette nouvelle Ta transportée de joie j die i fait annoncer aussitôt que la générale Schwerin sa goo* vemante n'avait plus d'ordre à donner; et pour lapr^ mière fois depuis dix-huit ans elle a monté à ohêf )1 (avec mademoiselle de Plate)^ afin de jouir ansaitât de la liberté qui lui était rendue.
Un trait qu'il faut ajouter aux preuves de la morale personnelle du roi^ c'est d'avoir rends au prince Henri sa correspondance avec Frédéric. Elle oontimit cinq cent quatre-vingtnsepi lettres sur les affiÛEes 48 l'État depuis 17^9 jusqu'en 1786. On avait mal àpOH pos répandu qu'il partageait secrètement ropinîcM|iB
DE'IaA COUR DB BBBIim. * 4^
son frère sur leur neveu. Ces lettres ont prouvé que du moins il ne voulait pas le laisser voir. U lui a mâme rendu des services^ et^ par ex^oiple, lorsque le oomte de Wartensleben, dont je parlais tout-à-l'heure^ fut eu-^ f(^mé^ il lui envoya le brevet d'une pensbn de cent louis dont il jouit encore.
L'homme de confiance du feu roi^ le fameux bus* sard de la chambre Schœning^ vient d'être nonuné adr joint au caissier de la caisse militaire^ avec trois mille écus d'appcûntemens. Assurément il n'y a point à cela de rancune. Ce Schœning^ au reste^ n'est pas un honune sans intelligence^ et il est dépositaire d'une foule de choses qui ne doivent pas être rendues publiques an«* jourd'hui ni peut-être jamais.
Opposons à toutes ces bonnes actions du roi l'es*» pèce d'inertie où il reste au sujet 4c ses dettes personnelles. Il ne s'empresse pas de les ^ayec au dehcm^ et n'a pas encore apuré un compte considéraUe au dedans.
Il est décidé que le roi congédiera tout ce qui tient à la régie et au système financier français^ chos e trè»louable en elle-même j car^ à supposer la nécessité de prolonger pendant qudkjuies années le régime fiscal, encore les régisseurs fi^mçais doivent*-ils avoir depuis . vingt-cinq ans formé des sujets allemands, ou ils n'en formeront jamais j et n'est-ce pas sur 'des Allemands que le roi de Prusse doit régner? Mais le passage d'un ordre de choses à l'autre n'en sera pas moins très*dé* licat^ et je ne vois pas que rien soit prêt pour en dimi-> nuer la secousse. On a annoncé aux administrateurs du tabac qu'à commencer du i^ juin 1787 leur ad^ ministration cesserait. Tout le monde pourra désoi^ mais cultiver (qlyel trèMmportant, car la fiBuiUe de
tabac qui naît dans ces sables infëconds isst ime da meilleures de F Allemagne^ et elle Êdaait aalreftM&rdbjet d'un {jrand commerce), fabri(]uer et Tendre di tabac. Dès le i^"^ de juillet on donnera des oc»aisions gratis à qui en voudra. (Même liberté [WomiK pour le caic.) Depuis 1783 jusqu'en 1786 Fadmiiiiitration du tabac avait rendu environ seize cent nùBe livres au-dessus de la somme sur laquelle le roi comptait ; de sorte que c'était un revenu d'un pea pins d^n million d'écus, et quelquefois quatorze cent mille (pro de quatre à six millions de notre monnaie) ; et cep» dant l'administration n'avait pas le droit d'acheter h feuille ; elle était obligée de la prendre dans les mag»* sins de la société maritime, qui la lui vendait à ccat pour cent de bénéfice. Cette administration vexait isfînimentles sujets pour avoir les excédansavec lesqneh il fallait aborder le roi lorsqu'on lui rendait compteyec sans lesquels il ne trouvait ni sagesse dans le travd, ni talent dans les employés. Le nouveau roi laisse la appointemens aux commis de cette partie jusqu'à ce qu'ils soient placés^ et cela est humain ; car cette révolution ne dérange pas moins de douze cents £Biinillfls: mais où retrouvera- 1- il ces huit millions de revenn? On parle et certainement on délibère de les remplacer par une capitation répartie en douze classes de ôtoyens^ payant depuis vingt-quatre écus pour les eroB négocians^ douze écus pour les habitans les plus riches^ deux écus pour les citadins obscurs^ jusqu'à dousee gros pour les paysans. Quelle manière de commencer on règne que de taxer les personnes avant les propriété ! C'est à la perception de cet impôt odieux^ qui met à prix le droit d'être (il ne s'agit cependant que d'une capitation par famille^ ce qui le rend moins dé&yora-
DE t. G0T7R DE BERLIN. 4^
ble)^ que seraient employés les commis hois d'activilé : mais les prosélytes et même les apôtres de ce projet ne comptent que sur un produit annuel de deux milliow d'écus (le prix du tabac et du café réunis)^ qui coû^^ vrirait à peine le déficit^ et celui qui sait calculer en finance se garde bien de supputer arithmétiquement le produit de l'impôt selon la mesure de l'imposition. Il me semble qu'il fallait connaître mieux d'avance les remplacemens, et je m'étonne un peu de ce qu'il débute par les opérations que je lui ai indiquées comme à préparer^ et qu'il laisse en arrière celles par lesquelles je pensais qu'il devait débuter.
M. de Heinitz, ministre du département des mines^ et président de la commission chargée d'examiner la gestion du général de Wartenberg^ avisé sans doute par la clameur universelle^ a représenté au roi qu'il £3iudrait placer dans cette conunission quelques militaires. En conséquence le roi a nommé le général Moellendorf .
Pour donner une idée des malversations attribuées au juif. Wartenberg, trèsHSurpassé^ dit-on^ par ses prédécesseurs^ on cite le trait que voici : Ilavait £sdt Êdredes habits pour un régiment dlnCanterie^ sans que le drap eût passé dans l'eau. Les habits étaient si étroits qu'à peine le soldat pouvait les vêtir. Le premierjour que le régiment les porte, une grosse pluie survient. Le quartier-maître dit que si les soldats se déshabillent, jamais ils ne pourront remettre leurs habits. On <Mrdonne qu'ils passeront la nuit habillés, et sécheront leurs habits sur leurs corps.
Exemple d'une autre espèce et caractéristiqae de Frédéric U. Un caisàier de M. de Wartenberg vole quatre-vingt mille écus. Le général le mande au rm^ elafr* tend ses ordkres. Frédédb. répond ^tll ne peoi m ae
436 RISTOISE SBCRtTB
doit se mêler de cette affaire, parce < ' r ttu-ii' âdé à De pas perdre cette Bomme. Wartenberg cooiprend ce jargon ; il fait osMinbler tous le> fiBunniHiBi, et les invite à se la répartir, sous peine de po^ i jimais la fourniture. Us jarent, crient, se bunenteni, H unissent par se cotiser. Wortenberg écrit au rot qn«k somme est dans sa caisse. Frédéric Inî répond une lettn très-sévère, et qu'il finiten l'avertissant que t^êstper ia dermèrefois qu'il lui fera grâce.
Les relations intérieures sont toujonrs à pcn prètla mêmes. Le bruit général est que le roi Ta épousa: mdemoiselle de Voss de la main gauche, manià'e sDsmande d'anoblir le concubinage, inventée par les oonttisans déliés et tes prêtres complaisons, pour sanTS, disent-ils, les dehors. Cette demoiselle est (oajonra o mélange de pruderie et de cynisme, d*afiectaii<m t d'ingénuité. Elle ne trouve d'esprit qu'aux Andw, dont elln parle passablement la langue.
On soupçonne M. de Manstàn d'âtre Tanteurde quelques-uns des changemens projetés dans l'anBée,tf qui ont pour bot d'améliorer l'état dn soldat et k l'offîcîer subalterne aux dépens du capitaine. Je répiie que cette dernière cohorte est bien formidable, et tm tout changement de ce genre demande nue grnii prévoyance et une fermeté inflexible. Le prince BmÀ, qui garde en public un profond silence sur tontes kf opérations, prendra trè»-vivement le parti de l'ann^ si elle a à se plaindre, et se flatte de regagner ainsi et qu'il a perdu par trop de hauteur. Mais raristoortiie de l'armée le connaît u-op bien pour y prendre confiance. Elle sait qu'auprès de lui les gitons ont été 0 qu'ils seront toujours les arbitres de tout; qu'aint même «pie les circonstaDces lui ont im
DE Là «OUR DE BEBLIN. é0Q
1 d'approcher de lui des hommes de mérite^ c'a ^té im
ik fardeau que ses frêles épaules ont secoué le plus TÎte
I qu'elles ont pu; qu'enfin c'est un honmie fini pour la
il guerre^ et à jamais odieux au cabinet.
I II paraît que c'est un comte de Brfihl qu'on a choisi
i pour gouverneur du prince rojal^ et rien ne constate
mieux le crédit de Bishopswerder que cette ét^nelle
préférence pour les Saxons. Le comte de Briihl^ fils du
fastueux satrape de ce nom^ frère du gtandr-maître de
l'artillerie saxonne^ aimable^ instruit^ enclin de bonne
ou de mauvaise foi aux rêveries des visionnaires; peu
militaire, mais voulant profiter de la circonstance pour
entrer dans cette carrière à pas de géant^ demande d'â-
tre fait lieutenant-général dès sox^début; chose inouiç
dans l'armée prussienne, et qui fera infiniment de mé*
contens.
On vient d'interdire à la banque le commerce des lettres de change^ et cela est trèsHsage en théorie^ mais accompagné de grands inconvéniens dans la pratique locale. La banque, le roi j faisant l'intérêt à deux et demi pour cent des dixHsept millions d'écus environ qui s'y trouvent en capitaux, et de l'argent qu'on y apporte dans un pays où les capitalistes n'ont nid em« ploi de leurs fonds, la banque n'a de moyens de payer ces deux et demi pour cent sans être onéreuse au roi^ que par le commerce des lettres de change ; et désormais elle le pourra d'autant moins que la société maritime, fondée, comme je vous le disais^ sur cette base insensée, qu'elle doit donner au moins dix pour cent de bénéfice à ses actionnaires, du moment ou on lui coupera quelquefih-uns de ses privilèges rncbâtib les phu rapportans, celui du bois^ par exemple^ ne pMom ploi procurera qiii*nçoadf«foledB^ptBMll
44o HISTOIRE SECRÈTE
de tout Targeiu que la société maridme y prend, la sources de profit qu'elle lui a ouvertes jasqa'icî.
P, S. Le ministre Schulenbourg a donné sa démii- Bion. Klle n'est pas encore acceptée. Le rcM a sonpé hier chez sa fille avec mademoiselle de Vierey^ mûn amie de mademoiselle de Voss^ placée de sa main depuis Tavénement au trône^ et la bien -aimée. Gdb, ce me semble^ avoisiue beaucoup la condoalon à roman.
Il est plus sûr que jamais que le roi ne iraTttlk point, et qu'il est avide de plaisirs jusqu'à la fbreor. Les secrets de Tintérieur à cet égard ne se gardent pool du tout^ et rien ne prouve mieux^ à mon avis^ que le maître est faible et peu imposant autant que mal es* touré.
Second P. S. Le roi est si effrayé de la damev universelle élevée au sujet de la capitation^ qu'il lantire.Des gens de son intérieur me parlaient aujourdU des moyens de remplacement ; mais qu'attendre dte prince avare et faible que deux jours de clameurs kti reculer^ et à qui l'on ne peut que dire : Impoaei b terres nobles^ et sacrifiez quelques millions à aller diff* cher les intérêts que paient les nations emprunteoso?