LETTRE LI
Du a8 novembre 1786.
On n'est pas d'accord sur le genre de services que peut rendre au gouvernement le comité des marchands convoqués des différentes provinces. Ces bonnes gens sont fort étonnés de se trouver consultés dans les af*faires d'État : car il y a aussi loin d'eux aux Mont-Audouin et aux Prémores que des ministres prussiens aux Sully et aux Colbert. La vérité est que c'est le système général et fondamental qu'il s'ao^irait de détruire, et qu'on ne veut que pallier. Le sang est infecté : au Uea de l'épurer^ on ne pense qu'à fermer tel ou tel ulcère; on exaltera le virus^ et gare la gangrène.
DE LJL COU A DE BfiWl|l. J^St
On s'agite beaucoup pour les tabriqùes; mais^ boti Dieu ! est-ce par là qu'il fiiudraii commezicer ? Bft quand on aurait bien nettement déterminé cettes qà^ faut conserver et celles qu'il &nt laisser périr, ne de^ vrai t- on pas, avant de réglanentailler, prendre potiir point de départ que la place des £eibfiques n'est poini à Berlin, où, réunissant la oberté de la main-d'œuvM à tous les inconvéniens locaiii, natâonaux, etc., elle^ deviennent une désastreuse eztraTagance : ausâ^ Iw fabricans eux-mêmes font-ils la contrebande, et ven-^ dent -ils des étoffes frimçaiseft pour des étoffed ddfpays. Comme ils n'ont pas de ooncttrrens, ils y met*^ tent le prix qu'ils veulent. Quant à la contrdMuidey rien de plus aisé ; ils portent atni foires de Francfort* une partie de leurs tuarehaildises^ la vendent ou ne là* vendent pas, achètent des étoffes de Lyon, les mêt^ quent comme celles de Bétlin, et les font entrer sanè autre précaution, ni le moindre' risque> puisque leà' commis de barrières, qbi sont de vieux soldats 6tt* ' de vieux domesûques de cour, lie distinguent pas if ce qu'ils voient est tdffetas ou satin, à plus forte tai^ son un ouvrage tissu à Lyon ou à Berlin . Il n'j a ditéto' cette ville ni activité, ni émulation, ni goût, ni gé^ nie, ni argent pour soudoyer tout cela : il £int «ncoté un siècle et je ne sais combien : révoludi lUx Allemands pour imiter ce luxe de cora i qu'ils sont assez fous pour envier. L opé i s que teUtëiii maintenant des hommes 1 ( choisir entrd'
ce qui est possible et convenable, chimérique W nuisible, sans moyens, sims princip systèittè^'
uniquement pressés de faire rce qu'c } it faire',' ii' que leur existence éphémère re, rs o
tions, dis-je, io
/|5(> lUSTOinE SKCRKTK
croire au roi d'abord, aux esprits vulf^aircs et routiniers cnsuile, (|ue le mal e.st irréparable.
Une alïairc assez importante pour les stiitcs qu'elle pourrait avoir, du moins en d'autres mains, c'est l'héritage du mar{;raviat deScliwcdt. Le margrave touche a sa fin. Après le partage de la Pologne^ le feu roi écrivit à son frère, le prince Henri, qu'il voulait lui donner une marque éi latante de son amitié et de 'sa reconnaissance pour les services qu'il avait rendus à TKtat. rrcdcric croyait se tirer d'afiaire avec une statue; mais on lui fit dire sous main que l'on se reposait de ce soin sur la postérité, et que pour le moment on ne voulait qu'être plus riche. Peu de mois après, le margrave de Schwedt, frère du margrave actuel, meurt. Alors le feu roi saisit cette occasion pour dégager sa parole. A un long terme et dans une patente bien authentique, il donne au prince Henri l'expectance du margraviat, à la condition par lui de remplir les charges dont ce grand fief est grevé. Frédéric meurt. Son successeur déclare que toutes survivances, donations àfuluro^ etc., sont nulles, et qu'il ne confirme rien. Le prince Henri se trouve dans le cas de tous ceux qui avaient des expectances : il est peu vraisemblable qu'on lui laisse les terres \ la question est de savoir s'il recevra ou s'il ne recevra pas des compensations.
Le prince Henri a certainement des prétextes pour crier à l'ingratitude, et il criera, voilà tout. Attaqué aujourd'hui d'un accès do rage-mue, la rage bavarde viendra à son secours, et lui sauvera la vie ; car il n'y a que les douleurs muettes de dangereuses; mais ceuxlà mêmes qui ne sont pas ses partisans observeront ce procédé avec d'autant plus d'inquiétude qu'il conhmcnce à se manifester que même les promesses per-
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sonnelles du roi sont susceptibles de quelques vadUa*: lions. Je vous avais parlé daus une de mesdépêdba» de la restitution de quelques: baUtiageaau due d&Meck-^ lenbourg^ elle avait été proviise au ministre de ce prince par le roi même. Il a depuis.reûréou dumoiot suspendu sa parole. Cette &cilité à revenir sur des engagemens récens^ combinée avec les clameurs des hommes à contraUf exclusif que Ton foule aux pieds sans ménagement^ a paru d'un augure sinistre. U a^ par exemple^ été mis par ordre dans les papiers pùrbtics que le roi déclarait à tous les fournisseurs de l'armée que pour tous les motife paternels qa^xm n'a^ pas manqué d'énoncer avec emphase, et que.fbus trouverez dans toutes les gazettes, le roi annulait leurs contrats et même ceux qui auraient été récemment conjQxmcs, clause d'autant plus gratuitement odieusey d'autant plus absurde^ qu'il n'eu a confirmé aucun, et qu'ainsi ce n'était pas la peine d'avertir, solennellement qu'il pourrait très-bien au besoin n^anqiuter à sa parole. . « ■
Le roi me parlait avant-hier de la manufoctnre des draps. Je tâchai de lui faire entendre qu'avant de dé^ molir sa maison il fallait savoir où coucher quand elle serait découverte, où poser les décombres^ où rebâtir; il me repondit en riant : « j^hl Schmitz est votre han^ » quier. ( C'est l'entrepreneur de cette manufocture. ) » — Vraiment, oui, lui dis-je, Sire, mais H ne m'a pas » encore fait présent de l'argent que j'ai touché, pas » ses mains. » Ceci doit vous montrer quels, ressorts on fait jouer auprès de lui pour m'éloigner. Voici un £iik plus topique à cet égard.
J'ai été six jours malade et très-souffrant sans pa;^ raitrc dans le monde^ et d'auUuit plus qu'au fond-Ui
grandes sociétés n'apprennent rien. Avant-hier le roi dit à son loto : (c Oii est donc le comte de Mirabeau? N il y a mille ans que je ne Fai vu. — Sire^ loi dit » quelqu'un de riniérieur, cela n'est pas étonnant^ il ji passe sa vie chez Struensé avec MM. Bieater et Mi- M colai. n Vous noterez que Die^tcr et Nicolaï sont deux savans allemands qui ont beaucoup écrit contre Lavater et les visionnaires ; qu'ils ne mettent jamais les pieds chez Struensé, et qu'ils ne le connaissent pas même personnellement, à ce que je crois. Il ne felkit que réveiller dans l'idée du roi que j'étais anti-vtsionnaire.
La nomination du comte Charles de Brûhl à la place de gouverneur du prince royal a fait triompher pins que jamais leur parti. C'est au mérite d'appartenir â cette honorable secte qu'un comte Leppel, le pins incapable et le plus ridicule des hommes, doit sa misrioD en Suède ; un baron de Doernberg, des grâces de tout genre; un prince Frédéric, son intimité; un duc de Weimar, un frère du margrave de Baden, un prince de Dessau, leurs succès, les entours les plus influens, leur faveur. Il semble que ce soit une confédération tacite, et qu'on ne veuille mettre dans l'administration que des sectaires éprouvés et fervens. Personne n'ose les combattre ; tout le monde ploie la tête ; les esclaves de cour et de ville, qui n'ont pas pris les devaus^ murmurent à voix basse, et peu à peu ils se rangeront du parti dominant.
Au reste, personne n'est assez adulateur pour excuser cette prostitution d'anoblissemens, de titres^ de cordons, de places académiques, de grades militaires qui s'aggrave chaque jour. On a fait, par exemple^ dix-sept majors, uniquement poiur acquitter des pir-
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rôles vagues, inconsidérées^ et paraître A pêti dé frdf se souvenir de ce que l'on avait protois quand otl avàit^ besoin de tout le monde. '
Le roi se montre trop pour M parler que de bilte*^ vesées. Il ne fsiut paa^ ce me aemblè, qu'au comtriéiH'' cernent d'un règne, un monarque àè Prusse trouvé \é\ temps d'avoir tous les jours un triste ûonàm ôtt xiik plus triste loto, surtout quàHd on ooiiiiatt les tteûày A' ce n'est pis, qui remplissent sa matinée. C'eèt ftu restir tous les jours davantage qu'il se ooilsfitue le répftr&«^ teur des torts de son oncle. Lee colonels ou géii^aut que celui-ci avait renvoyés rentrent dans l'armée aveo des grades ou des appointemms qui les dédommagent. Les conseillers jadis cassés pour l'affoire du meunier Arnold ont été réintégrés Âins lemrs fonotiéns i et, à dire vrai, le sort qu'ils avaient éprouvé était une'déé plus criantes iniquités de Frédéric II ; ttiais sa principale^ victime, le chancelier de Furst^Mt onbHé jusqu'ici s mM' grand âge ne lui permet pas sans doute d'ocoilper uÉto^ place ; mais une marque solenndle de hiêafélï«ù6éi une réparation flatteuse et d'étroite justibe, tfimdis qti'èill accorde tant de dédommagemens qui né sont que déS' faveurs douteuses et même défiivoraîbles, était-dfta dotMl^ impossible ? • ' î
Les mines dépendaient uniquement, sous lé demiM^ règne, du ministre chargé de eedépartemefiti On viéul* de faire un arrangement par lequel quatre tribunantdistribués dans les provinces modèrent beaUéWp Mti* autorité, et cela peut être nécessaire dans un pajs oà^ le droit public des mines est une tyroonie révokàutrf^ au reste, cette opération n'annonce pas la di^jrâoe dt^ M. de Heiniu (il a été au contndre depuis quiiosijomifl chargé d^ plusîmip ipfiWMi H«|Mgtfinsns^ sft
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méinent de quelques démembrcmcns de M. de Schnleiibour;;) ; elle entre dans le plan de tout remettre comme Tavait laissé Frédéric-Guillaume en 1 740. Cette critique du dernier rè{;ne peut devenir une vengeance bien chère ; mais au moins faudrait-il être conséquent, et puisque le grand directoire a été remis sur le pied de son institution, ne pas le laisser dans une oisiveté et une influence toul-à-fait humiliante. Il est déjà qae^ tion d'éloigner le ministre de Gaudi, l'homme de qui le gouvernement retirerait le plus de ressources s'il était mis en œuvre. Cette conspiration contre la capacité^ l'intelligence, le talent, alarme à bon droit ceux qui connaissent les faiseurs de prédilection.
Il me semble qu'il y aurait ici en ce moment une acquisition digne du roi de France, et que M. de Calonne est fait pour lui proposer. L'illustre Lagrange, le premier géomètre qui ait paru depuis Newton^ et qui, sous tous les rapports de l'esprit et du génie^ est l'homme de l'Europe qui m'a le plus étonné, Lagrange, le plus sage, et peut-être le seul philosophe vraiment pratique qui ait jamais existé, recommandable par son imperturbable sagesse, ses mœurs, sa conduite de tout genre, eu un mot l'objet du plus tendre respect du petit nombre d'hommes dont il se laisse approcher^ est depuis vingt ans à Berlin, où il fut appelé dans sa pre* mière jeunesse par le feu roi pour remplacer Euler^ qui l'avait désigné lui*même comme le seul homme capable de marcher sur sa ligne. Il est très-mécontent ; il l'est en silence, mais il l'est irrémédiablement, parce que c'est du mépris que sont nés ses dégoûts. Les fougues^ les brutalités, les folles jactances de M. de Hertzberg, l'association de tant d'hommes auprès desquels Lagrange ne peut avec pudeur rester assis, la crainte
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très-sage de se trouver pressé entre le repos philoso^ phique, qu'il regarde comme le premier des inens^ei le juste sentiment du respect de lui-même, qu'il Délaissera pas blesser, tout le convie à se retira* d'un payft où rien n'absout du crime d'être étranger, et où il ne supportera pas de n'être pour ainâ dire qu'un objet de tolérance. Dans cette conjoncture il n'est pas dou-teux qu'il n'échangeât voloptiers le sdeil et l'argent de Prusse pour le soleil et l'argent de France, du seul pays de la terre où l'on isache rendre un culte au génie des sciences et des arts, et £Eure les réputations durables ; du seul pays où Lagrange, petit-fils d'un Fran-» çais, et qui se souvient avec reconnaissance que nous l'avons fait connaître à l'Europe, puisse aimer à vivre, s'il lui faut renoncer à ses habitudes. Le prince Cardito de Leffredo» ministre de Naples à Copenhague, lui • offert les plus belles conditions de la part de son soth verain. Le grand-duc, le roi de Sardaigne l'invitent vivement : mais toutes leurs propositions seront aisément oubliées pour la nôtre, ^h ! quel honmie d'un mérite constaté en Europe le roi de France n'attirer»» t-il pas de même, à l'aide d'un bon contrôleoF^^fénéral, le jour où il voudra exercer cet empire des Ji»en- ^its, qui ne peut appartenir qu'à lui?) Lagrange a ici six mille livres de pension. Le roi de France ne peutil donc pas consacrer cette somme an premier géomètre de l'Europe et de ce siècle ? Est-il au-dessous de Louis XVI de retirer d'une académie rable un
grand homme qu'on y méconnut, qu'i jr i 1 , et de tuer ainsi par la plus noble s c
littéraire qui ait lutté contre ' N' •
aussi une générosité n t i it-
très? La Fn i
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de princes qui ne pouvaient que lui coûter 1 poarqooi ne recueillerait-elle pas un {;rand homme qui ne peut que lui valoir l' Elle a si lonj^^-teuips enrichi les autrei de ses pertes; pourquoi ue s'enrichirait- elle pas dei fautes des autres? Knlin^ et pour parler du ministre que j'aime, un de Boyucs a donné dix-huit mille livres de rente, pour une place inutile, a un Boscowich^ méprisé de toute riùiropc savante, comme un charlatan asseï médiocre : pourquoi M. de Calonne ne ferait-4l pas donner une pension de deux mille écus au premier homme que l'Europe ait dans le même genre^ et probablement au dernier f;énie qu'auront les sciences exactes, dont la passion diminue avec les difficulléf excessives, et le nombre iniluiment petit des places qui restent à y prendre ? Je suis très-attaché a cette idée, parce que je la crois noble, et que j'aime tendrement l'homme qui en est l'objet. Je supplie qu'on me réponde le plus tôt possible, car j'avoue que j'ai suspendu la délibération de M. de Lagrange sur les propositions qui lui sont faites (on sent bien que lui qui est dans l'antre ne peut en faire d'aucune espèce) pour attendre les nôtres.