‹ Œuvres de MirabeauChapitre 62 sur 79 · LETTRE LIV · texte numérisé non relu

LETTRE LIV

s décembre 17S6.

Vous pouvez compter que trois nuanees forment la caractère du roi : la fausseté, qu'il croit habileté; uA amour-propre irascible à la plus légère représentation} le culte de l'or, qui chez Im n'est pas tant avarioe. tflt passion de posséder. Le premier de ces vices lui donne de la défiance, car qui trompe par système crek tè»jours être trompé. Le second lui fiiit préférer le» gtlÉs

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médiocres ou bas. Le dernier contribue k loi fiiire mener une vie obscure et solitaire qui renforce les drax autres. Violent dans son intérieur , impénétrable en pablicy au fond peu sensible à la gloire^ et la feisant consister presque entière à ne pas passer pour être gouverné; rarement occupé de la politique extérieure; militaire par raison et non par goût; inclinant pour les visionnaires^ non d'après conviction^ mais parce qu'il croit pénétrer par eux les consciences et sonder les cœurs... Voilà Tesquisse de l'homme.

Ses dettes seront payées avec les résidus des caisses. U y avait annuellement une somme assez considérable que le feu roi ne faisait pas entrer dans le trésor; elle était destinée à lever de nouveaux régimens^ ou à augmenter l'artillerie^ ou aux réparations des forteresses. Or l'artillerie n'était pas augmentée^ on ne levait pas de régimens nouveaux^ les forteresses n'étaient pas réparées^ et l'argent s'accumulait; il est employé à la H* quidation.

Les revenus sont au-delà de vingt-sept millions d'écus^ y compris la régie, ou environ cent huit millions de notre monnaie. L'armée coûte douze millions et demi d'écus ; l'état civil, deux millions trois cent mille; la maison du roi, de la reine et des princes, un million deux cent mille ; les pensions, cent trente mille. Je ne connais pas en détail toutes les autres dépenses ; mais quand on sait, par exemple, que la caisse des légadoDS n'absorbe que soixante-quinze mille écus^ et que les supplémens ne vont, Tun portant Vautre, qu'à vingtcinq mille écus (sur quoi je remarquerai que le m£me objet en Danemark coûte trois millions d'écus; en Russie, ce pays presque étranger à la plus grande partie de l'Europe, trois cent raille roubles), il est

comprendre que le résultat de l'excédant annuel de itf recette sur la dépense est d'environ trois millions et demi d'écus.

Les manufacturiers ont présenté une requête^ pour supplier qu'on les avertît si l'on méditait quelques changemens dans les privilèges accordés par le feu roi ou ses prédécesseurs, afin qu'ils ne fussent pas exposés à faire des approvisionnemens ou à contracter des marchés qu'ils ne pourraient pas remplir. Frédéric-Guillaume a répondu par sa parole d'honneur de ne rien changer encore à cet état de choses.

J'ai déjà dit que le roi a voulu £adre ministre M. Wdner. On assure que celui-ci a refusé : c'est un coup de maître sous beaucoup de rapports^ et il n'y perd rien ; car on vient de lui accorder une augmentation de trois mille ccus, afin qu'il ait la même pension que les ministres d'Etat. Non-seulement le roi est sans confiance pour ceux-ci, mais il affecte de ne jamais leur parler^ si ce n'est au comte Fincbestein, oncle de la bien-. aimée, ou au comte d'Amim^ mêlé dans les négociations du mariage tant désiré, et trop étranger encore aux afïaires pour être soupçonné d'un système. Passer pour en avoir un sera, du moins pendant quelque temps, recueil du nouveau Schulenbourg^ qui est au reste étayé d'un caractère très-fort et d'une ambition fort ardente pour le nouveau président^ i qui l'on cherche déjà des profondeurs de vue que probablement il n'eut jamais; je le crois peu propre à jouer un grand rôle*

Le sieur du Bosc, devenu coi 1 r des finances et du commerce, voudrait bien a i trer en scène. Il a demandé d'être attaché à ' r ^ et l'a encore obtenu, mais sans auc d'égards. Des VIII. 3i

spéculateurs joignent cet indice à quelques autres pour en conclure quelque diminution dans le crédit de Bîshopswcrder^ son protecteur : cependantle parti des visionnaires ne fait plus que croître et embellir. A dire vrai 9 la multitude des concurrcns pourra nuire aux individus. Un des membres les plus zélés (Drenibal) est arrivé récemment ; on n'a plus trouvé de places pour lui chez le roi ; mais on Fa mis en attendant chez la princesse Amélie, en qualité de maréchal de cour, avec la promesse de n'être pas oublié à la mort de cette princesse déjà finie.

Un tableau qui peut avancer la connaissance du nouveau souverain est celui des gens distingués A sa cour. Un vieux comte (Lendorf), doux comme Philinte, serviable comme Bonneau, flatteur déhonté, rapporteur infidèle et calomniateur au besoin : un prince écolier (Holsteinbeck\ fumant sa pipe^ buvant de Teaude-vie^ ne sachant jamais ce qu'il dit^ disant toujonn plus qu'il ne sait^ incessamment prêt à courir à l'exercice^ à la chasse^ a l'église^ au bordel, à souper cha un lieutenant, un laquais ou la Bietz : un autre prince (Frédéric de Brunswick) connu par les soins qu'il prit pour déshonorer sa sœur, et surtout son beau-frère aujourd'hui roi; libertin sous celui qu'on disait athée, illuminé sous celui qu'on croit dévot, stipendiaire des loges maçonniques (il en reçoit annuellement six milk écus), déraisonnant par système, et rendant pour les secrets qu'il arrache un amas de demi- confidences, moitié inventées, moitié inutiles : une espèce de capi' tan insensé (Grothaus) qui a tout vu, tout eu^ tout£ut, tout connu; ami intime du prince de Galles^ fi^yorida roi d'Angleterre, appelé par le congrès pour en être président sous la condition de conquérir le Cânadt;

DE LA GOmi DE BKRLIN. 4^3

maître à volonté du Gap de Bonne-Espérance^ seul en mesure pour arranger les aflEadres de la Hollande^ au-* teur^ danseur^ voltigeur^ coureur^ agronome ^ botaniste^ médecin^ chimiste, et par état lieutenant-colond prussien avec sept cents écus d'appointemens : an nu^ nistre (le comte d'Arnim) qui rêve au lieu de penser^ sourit au lieu de répoDdre, discute au lieu de décideri regrette le soir la liberté qu'il a sacrifiée le matin, et voudrait être tout à la fois paresseux dans ses terres et ministre en réputation : un prince régnant (le duc de Weimar) qui se croit de l'esprit, parce qu'il rencontre des rébus ; fin, parce qu'il fiait semblant d'ér touffer des saillies ; philosophe, parce qu'il a trois poètes à sa cour ; manière de héros, parce qu'il court à bride abattue contre les loups et les sangliers. D'après de pareils favoris, jugez de l'homme.

Voulez-vous apprécier son goût par ses divertissemens? Mardi est le grand jour où il a été goûter les plaisirs de l'esprit au spectacle allemand. Il y a reçu en grande pompe im comphment dramatique, qui finit par ces mots : « Que la bonne Providence qui récompense tout, les grandes et bonnes actions, bénisse et conserve notre très-gracieux roi, cet auguste père da peuple ; bénisse et conserve toute la maison royale ; bénisse et conserve nous tous. Amen. » Le roi a été si vivement enchanté de cette tournure dramatique, qu'il a ajouté mille écus aux cinq mille qu'il donnait à l'entrepreneur, et qu'il lui a £ait présent de quatre lustres et de douze glaces pour omer les loges* Des sarcasmes sans nombre sur le théâtre français ont accompagné cette générosité.

Grâces militaires : trois < écos p ' ' ** pitaine Colas, renfermé \

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citadelle de Ma{;debour{; ; (;radc de lieutenant-gënàal a M. de Burck^ {;ouverneur du roi, âgé de quatrevingt-deux ans. Grâces de cour : clef de chamhellan envoyée a cet extravagant baron de Bagge^ qui véritablement a remis cent louis à Bietz, ei quarante k celui qui lui a présenté ce don de la munificence royale.

On a insinué à Sa Majesté qu^elle avait mécontenté la bourgeoisie à son retour de la Prusse ; l'armée^ depuis le premier jour de son règne ; le directoire gé« néral^ en le rendant nul ; sa famille, en étant poli sani confiance ; les prêtres, par le projet d'un troisième mariage ; les stipendiés, par la suppression de la régie du tabac ; la cour, par la confusion ou le retard des états de dépense ; et qu'ainsi il serait peut-être imprudent, quant à présent, d'accepter la statue proposée par la ville de Kœnisberg, dans un moment d'efiiervescence.

Voulez-vous un indice de ce que devient la considération extérieure : Les Polonais ont refusé passage aux chevaux de remonte venant de rukrainê : vous imaginez bien que ce refus n'a jamais eu lieu sous Frédéric II.

M. de Hertzberg a prétendu avoir reçu des lettres écrites en France contre lui, par le prince Henri. H les a montrées au roi, qui n'a rien répondu. J'ai de la peine à croire qu'il n'y ait pas là une fraude quelconque. Je sais à quelles personnes le prince écrit en France, et, indépendamment de toute bonne foi, M. de Hertzberg ne les intéresse assurément pas : quoi qu'il en soit, on murmure que MM. de Hertzberg et de Blumenthal vont obtenir leur retraite; que le dernier sera remplacé par M. de Voss, et le premier, qui s'est cru trop néces-

DE hk COUR DE BERIiIN. ^BS,

saire pour être pris au mot^ par un homme qui éton^ nera tout le monde. (G'est^ à ce qu'on assure^ la phrase du roi.) Hertzberg a des connaissances de publiciste et d'archiviste, parce qu'il a une mémoire prodigieuse ; il sait un peu d'agriculture pratique ; d'ailleurs violent, fougueux, plein de vanité, s'énonçant comme il conçoit, c'est-à-dire avec peine et confusion ; désireux, et non capable de faire le bien qui donne de la réputation ; vindicatif plus que haineux, sujet aux préventions, et même alors aux tours d'adresse pour desservir ; sans dignité, sans séduction, sans moyens. Blumenthal est un caissier fidèle, un ministre ignorant, ambitieux par réminiscence, et pour plaire à sa famille, plein de respect pour le trésor, qu'il met fort au-dessus de l'État, et d'indifférence pour le roi, qu'il a plus que négligé lorsqu'il était prince de Prusse.

On a ôté un impôt sur la bière qui rendait cinq cent cinquante mille écus ; il sera suppléé, dit-K)n, par une augmentation sur les vins; mais les vins sont déjà trop chargés, et ne sauraient porter un tel surcroît. Les frais de cette partie de la régie se montent à vingt mille écus ; soixante-neuf employés sont congédiés, et gardent leurs appointemens jusqu'à ce qu'ils soient replacés.

p. s. Le comte de Totdeben (Saxon), nommé major dans le régiment d'Ebben,y a été précédé par une lettre qui porte qu'on l'y envoie pour apprendre le serçfice. L'équivoque est plus sensible en allemand qu'en français. Le régiment a écrit en corps au roi : « Si c'est pour nous instruire qu'on nous envoie » Tottleben, nous n'avons i et nous n'en

» rerons pas cette

» il ne peut pas servir comme major. >i Les uns prétendent que Taffaire est déjà arrangée ; les autres cju'elle aura des suites.

Le capitaine Forcade, qui était autrefois un &vori du prince de Prusse, ayant été rappelé il y a un mois au souvenir du roi, celui-ci lui a dit : Qi^ il m* écrive ce qu*il désire. Forcade a demandé le bonheur d'être a sa suite ; le roi a répondu : « Je n'ai pas besoin d'offi- » ciers inutiles; ils ne servent qu*à faire de la poDS- » sière. »

Second P S, Je vous ai envoyé par le dernier courrier quelques combinaisons monétaires sur la Pologne; en voici de plus absurdes encore relativement au Danemark.

Le Danemark a adopté^ suivant sa loi, le titre de ses monnaies à ii ^ écu pour le marc fin de Cologne^ et paie cependant depuis plusieurs années le marc Gd 1 3 jusqu'à i4 écus; donc il n'existe en Danemark aucune pièce de monnaie d'argent, et toutes les aîÈàim se traitent en notes de banque dont la valeur n'est Jamais a réaliser.

Lorsque le mal commença à paraître, Schimmelmaim voulut y remédier 5 il fit frapper des écus espèces, dont 9 \ pièces contenaient un marc fin, et calcula qu'un écu espèce faisait autant qu'un écu 9 U^ ^^5 courans lubs; le fait eût été certain si l'argent courant avait existé à 1 1 v pour marc ; comme il ne s'en trouvait point, chacun prenait volontiers les écus espèces à un écu 9 sous courans ; mais personne ne voulant donner un écu espèce pour l'écu 9 sous courans^ il en résulta que tous ces beaux écus espèces furent fondus.

Actuellement que le mal est très-grand, on veut ré-

péter celte même opération de la manière suivante : I o On frappe des écus espèces d'un marc fin 9 î pièce ; 2° on crée des notes de banque cpii doivent représenter les écus espèces, et qui doivent être réalisées en espèces ; 3° on veut fixer par une ordonnance la valeur de ces écus espèces en courans ; et comme on n'a pu se tirer d'affaire au taux de Técu 9 souS; on a l'intention de hausser le prix.

Si donc le courant actuel du Danemark, c'est-àdire les notes de banque n'ont point de valeur réelle, mais que leur valeur consiste dans la balance de paiement de ce royaume, suivant qu'elle est pour ou contre le Danemark, cette opération est aussi absurde que la précédente ; car si la banque donne ses espèces contre la valeur idéale du courant, elle se défedt de ses écus espèces, lesquels passent au creuset, et l'ancienne confiision demeure telle qu'elle a existé, ou devient peutêtre encore plus extravagante par la nouvelle créadon des notes de banque en espèces, qui ne pourront égar lement pas être réalisées en peu de mois.

Troisième P. S. Le nouvel établissement de la banque d'espèces paraît encore obscur. On veut fin^per 1 ,400,000 écus en espèces pour lesquels l'argent doit être à Altona. Ily a eu de grands débats dans le Conseil d'Etat entre le prince d'Augustembourg et le ministre d'Etat Rosencrantz ; le premier veut que l'espèce soit frappée à Altona, et le nier en demande la fabrication à Copenhague. On < que le ministre veut pour ce sujet donner sa dén 3n.

Il doit être créé des notes de bî pour v

de ces i ,4oo,ooo écus. Cette d éc tr

les vieilles notes de banque

488 HISTOIRE SECnÈTC

les noies de banque suivani un taux déterminé. Sî ce taux, comme il est vraisemblable, se trouve au-dessous du cours de chan{;e, ce serait un joli jeu d^acheter actuellement des notes de banque pour les converdr ensuite en espèces.

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