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Vill. lo
ï46 ESSAI
mettra en garde contre cet autre passage très-singulier^ relatif aux champs de Mars^ et tiré des auteurs des annales des Francs : « Sedebat in sella regia^ circum- » stante exercitu; prœcipiebat is die illo quidquid a )} Francis decretum erat. »
Il nous expliquera pourquoi Pépin, l'habile, Taudacieux Pépin (qui une fois arrivé au trône possédait absolument l'autorité législative, puisqu'elle était l'apanage de la souveraineté),, pourquoi Pépin, dis-je, quand il associa Charles et Carloman ses deux fils à la couronne, sous le consentement de l'assemblée nationale, se servit de cette formule si connue, ima et cum consensUy etc. L'usage le plus ordinaire des rois n'est pas de céder dans la forme ce qui leur revient dans le droit .
M. Mor eau joindra à toutes ces instructions ime réfutation d'Éginhart, secrétaire, historiographe et gendre de Charlemagne, et par conséquent si à portée d'être bien instruit de la constitution. Cet Éginhart dit expressément que « les Francs confirmèrent le choix I) de Pépin à sa mort ; » et, ce qui est bien plus concluant et bien plus attentatoire à l'opinion de M. Moreau, « qu'ils limitèrent leurs états respectif \ »
Plus ce nouvel antiquaire avancera dans sa carrière, plus ses travaux augmenteront, et plus sans doute nous lui devrons de reconnaissance.
Ses recherches profondes nous apprendront comment le plus grand et le plus puissant prince qui ait jamais existé, comment Charlemagne^, s'il avait cru toute l'autorité législative concentrée dans ses mains , aurait dit, dans la charte qu'il donna pour le partage de ses domaines, dans le cas où il y aurait incertitude
» En 768.
a Capital., vol. I, page 442.
SUR LE DESPOTISME. l/j^
sur le droit des différens compétiteurs à la couronne, « celui d'entre eux que le peuple choisira succédera à » la couronne j » car c'est une anecdote bien singulière pour l'histoire philosophique de ce prince et de ce siècle, M. Moreau nous dira pourquoi ce prince assenibla si exactement une ou deux fois l'an les conventus malli ou placita \ qui se tinrent régulièrement sous cette dynasûe, lui dont le génie pouvait sans doute supporter seul tout le faix de la législation .
M. Moreau joindra à ses savantes leçons un commentaire du traité d'Hincmar ^ de Ordine Palatii^ important et précieux monument de nos antiquités, recueil de points de fait, d'où l'on pourrait lui susciter bon nombre d'objections embarrassantes, et dont la lésolulion est digne de lui.
C'est dans ce traité qu'il trouvera la preuve de l'exactitude avec laquelle Charlemagne convoqua toujours les assemblées delà nation deux fois par an : dans l'une se réglait l'état de tout le royaume, dans l'autre on fixait les dons généraux ^ . '
C'est dans ce même traité que M. Moreau notera ce passage si formel et si peu suspect, puisqu'après avoir établi l'usage constant de la discussion amiable entre les sujets et le souverain, Hincmar rend témoignage de la subordination constante de ceux-là lorsque le prince les avait entendus aussi long-temps qu'ils voulaient lui parler^ lorsqu'il avait admis leurs raisons, leurs contradictions et leurs conseils : « Quanto spatio
' I^oms des assemblées Je la naLioa sous la seconde race.
5 Archevêque de Reims.
3 « CoDSueludo auteru lune temporis taliserai, ut non saepius scd bis in M aono placila duo tcnerentur : unum quando ordinabalur status lolius »regni... propier dona ^cncralilcr dunda aliud placllum^ etc., cic. » (De Ordin. PalaU c. 29.)
l48 ESSAI
» voluissent cwm cis consîsicret, etcwn omnifamilia-* n ritate, qualiter singula reperta habuîssent referebant^ » quantacumque mutua disputatione y seu arnica cori'- >} tentione decer tasse apertius recitabant.... donec res » singulae^ ad effectum perductse^ gloriosi principis au- II ditui in sacrisque obtuitibus exponerentur^ et quid- » quid sapientia ejus eligeret^ omnes sequerentar^ m
Le lecteur remarquera que c'est à la sagesse de Charlemagne qu'Hincmar assure que les Français s'en rapportaient toujours.
Il ne laisdera pas que de rencontrer dans les capitulaires même des difficultés que lui seul peut lever. Il trouvera, par exemple, une loi de Tan 8o3, qui ordonne que, « lorsqu'il s'agira d'établir une nouvelle loi, la pro- » position en soit soumise à la délibération du peuple, » et que sHljr a donné son consentement ^ il laratifiera » par la signature de ses représentons *. »
Il trouvera dans un édit de Philippe le Bel ', par lequel ce roi promet d'établir deux parlemens à Paris, ces propres mots qui méritent quelques notes : a Prae- » terea, propter commodam subjectorum expeditionem )i causarum, proponimus ordinare quod duo parla- » menta Parisiis , et duo scalaria Rothomagensia , et » dies trecenses bis tenebuntur in anno, et quod par- » lamentum apudTholosam tenebitur, si gentes prœ^^ » dictœ terrœ sentiant^ quod non appeUetur a prse- » sentibus in parlamento. >i
Il trouvera dans le recueil des historiens de France * une lettre de Hugues Capet à l'archevêque de Sens, où
' De Ordin. Palatii, anno 882, cap. 34 et 35. * CapituL, vol. I, page iq^.
3 En i3o2.
4 Tome X, page 392.
SUR LE DESPOTISME. I^g
Ton trouve ces propres termes que, « ne voulant point » abuser de la puissance royale ^ il règle toutes les af- » fâires de la chose publique par le conseil et Vavis » de ses fidèles. (Regali potentia innullo abuti volen- » tes, omnia negotia reipublicse in consultatione et yi sententia fidelium nostrorum disponimus.) »
Il trouvera beaucoup d'ordonnances de la troisième race (sous Louis VI, Louis VII, Philippe-Auguste, saint Louis) qui spécifient très-clairement le conseil j consens tementy volonté j concours des prélats et seigneurs , des barons y des fidèles % comme nécessaires à la sanction des actes législatifs.
Mais il trouvera surtout dans le code des lois normandes ^, conservées pour la plupart dans la coutume deïïormandie, et qu'on peut regarder comme le recueil législatif où sont consignées les lois et coutumes anciennes de l'Europe; il trouvera, dis-je, dans ce code, ce texte précis, qui paraît n'admettre aucune réplique contradictoire :
(( Quoniam ergo leges et instituta, quœ Normanorum » principes, non sine magna provisionis industria prse- D latorum, comitum et baronum,necnonet coeterorum » virorum prudentium consilio et consensu ad salutem » humanam fieri statuerunt, etc., etc. »
M. Moreau observera sans doute que Ludwig, éditeur de ce code, célèbre jurisconsulte, défenseur de Frédéric F"* ^, qni ne déguisait pas son goût pour le despotisme; il observera, dis-je, que Ludwig établit,
< OrdonnaDces des années 1118, iiaS, ii37, ii58, 1109, laaS, 1246, elc, etc.
» Codex leguin Normanicarnm cdente Ludwig., cap. prim., J j, tom. Y. Reliquiae manuscriptorum, etc. ( In- praefatîoae notai Ludwig has legcs seculi decimi terlii coaeyns.)
3 Dans SCS discassions pour la prlncipaalé de Neachàtel.
l5o ESSAI
comme base du droit germanique, la nécessité du
CONSENTEMENT DES TROIS ORDRES. Voici IcS pfOpreS
termes de son commentaire : a Est hoc homini germa- » no omnino dîscendum et notandum quod legislato- » ria potestas uti in imperio non pênes imperatorem )f solum, verum etiam ordines in comitis : ita in pro- » vinciis quoque principi soli non licuit condere leges, » nisi în concessu consensuque procerum provincia- » lium (der lanstaende) ut adeo provinciales leges w nomen sustinuerintprovincialiumrecessuum în ver- » nacula (der lantags abschied) : etc., etc. »
On pourrait conclure^ ce me semble, sans sortir des règles de l'analogie, pour la France occidentale, d'après les lois de la France orientale ^
Il serait trop long de parcourir la centième partie des difficutés que M. Moreau s'engage à résoudre, et je finirai par ces mots de Pasquier, qu'il foudroiera sans doute aussi facilement que tous les autres, mais qui sont assez singuliers pour être rapportés ici.
« Pourquoi Capet^ plus fin que vaillant, et qui, par » astuce seulement, était arrivé à la couronne, fit, au )) moins mal qu'il put, une paix avec tous les grands, I) ducs et comtes, qui commencèrent dès-lors à lerecon- » naître seulement pour souverain, ne s'estimant, au » demeurant, guère moins en grandeur que lui? et w certes quelques-uns, non sans grande apparence de » raison, sont d'advis que la première institution des » pairs commença adonc entre nous^. »
» L'Europe offre partout les mêmes lois. En Danemark, où Ton a toujours asservilcsliommes, je trouve celle inscription des lois danoises i Leges » danicœ a ïf^olJemno editœ anno 1200 in parlamento danico ex con- « sensu mv\iovum vci'^m.)){\^uàv{\^^ lielîqutœ manttscriptorumyXouï, XÏI.)
» Voici un pass.ige de Montaigne bien analogue à celui de Pasquier : f( César appelle roitelets tous les seigneurs ayant justice en France de
SUR LE DESPOTISME. tSî
Il fera beau voîr M. Moreau discutant avec une étVH ditioQ profonde, et surtout une sagacité franche et impartiale, tous ces passages, accompagnés d'une foule d'autres, qu'il rapportera fidèlement sans en tronquer aucun^ et qu'il choisira sans doute parmi ceux qui semUent les plus défavorables à son opinion.
Mais un écrivain aussi philosophe ^ et surtout aussi honnête^ ne s'en tiendra pas à ces recherches : il sait que les citations sont toujours détruites par d'autres citations, les autorités opposées à d'autres autorités; il sait qu'on suppose rarement de la bonne foi dans ces sortes de discussions, et que plusieurs écrivains ont à trop bon droit donné de la méfiance pour ce genre polémique.
Il ssât que la plus vile des servitudes est celle de l'es* clave qui vend sa plume et ses principes, comme la pins odieuse tyrannie est celle qui s'exerce sur les pensées % et qu'un honnête homme ne saurait trop écarter le plus léger soupçon d'un tel trafic .
Il n'ignore pas que le président Hénault (ou celui que ce ipagistrat a copié), vendu à la cour, a traduit, au grand scandale de la nation, ces mots : ex con^ sensu popuUy par ceux-ci : dans rassemblée du peu*
9 son temps. De vrai, sauf le nom de sir, on va bien avant avec nos rois, > et voyez aox provinces éloignées de la coar, nommons Bretaigne, par A exemple, le train, les sujets, les officiers, les occupations, le service et «cérémonie d'un seigneur retiré et casanier, nourri entre ses valets j et » voyez aussi le vol de son imagination \ il n'est rien plus royal. 11 oit y» parler de son maitre une fois Tan, comme da roi de Perse, et ne le ren cognott que par quelque vieux cousinage, que son secrétaire tient en A registre. A la vcriié, nos lois sont libres assez, et le poids de la sou?e- » raincté ne louche un gentilhomme français à peine deux fois en sa vie. » « a L'esclavage, dit Cicéron, est l'assujettissement d'un esprit rampant » et comprimé, qui n'est pas maître de sa propre volonté. » Setvitus obetKentia at fracti animi et objectif arbitrio carentis suOy (CiC, paradox.V, c. I.)
i5a ESSAI
pie; traduction ceriaîncment intolérable, à ne considérer que littérairement le seul mot consensus, mais dont le mot ex découvre bien évidemment la lâche înlenlîon ^ ; car les mots ex et in n'eurent jamais la même signification, et il est impossible de s'y tromper de bonne foi.
M. Moreau est trop instruit pour ne pas savoir que la cour, qui achète et corrompt tout et tous, a porté la précaution jusqu'à falsifier les capitulaires de Charlemagne dans les nouvelles éditions des ordonnances, où on Ips chercherait en vain (surtout dans ce qui concerne les états-généraux), ressemblant au texte qu'on lit dans Baluse.
D'ailleurs, M. Moreau, homme d'Etat et philosophe, a pensé plus d'une fois que rien n'importe moins aux hommes que les chicanes et les subtilités de la jurisprudence diplomatique. Il ne doute pas que leurs droits imprescriptibles n'existassent également quand ils ne seraient pas écrits.
Après les savantes discussions qui le feront triompher sur les points de fait, il établira avec évidence qu'il est possible, vu les mœurs connues des premiers Francs, tous les monumens qui nous restent de leurs anciennes institutions, de leurs usages, de leurs maximes, des principes féodaux qui leur servirent si longtemps de code; il établira, dis-je, qu'il est possible^
' Il est une autre preuve bien plus formelle encore de cette intention , c'est qnc les mots ex consensu sont précèdes de ceux-ci: in parlamento,
> Tacite dit expresse'ment que « le conscntenaent de tous les membres » de la sociëtc e'tait ne'cessairc dans les délibérations prises par les Ger- » mains : De minoribiis rébus principes œnsultant, de majorihus omnes; » et Ton trouve {de Mon Germ.) ces propres mots, que je suis bien aise de citer, dans la crainte quUls n'échappent à M. Moreau: u Mox rex, » vel princeps, prout œtas cuique, prout nobilitas, prout decus beUorum^ » \iTOul Jacundja est, audiuntur, auctoritaie suadendi magis qitam ju-
SUR LE DESPOTISME. l53
que le pouvoir législatif absolu se soit trouvé unique'^ ment placé sur la tête du chef, sans nulle espèce de modification qu'une simple consulte d'apparat et non de réalité^ puîsqu'au droit de conseil ne se réunissait jamais celui de suffrage : tel est donc le plan simple et complet de M. Moreau.
Il nous montrera que, malgré la présomption qu'inspirent les coutumes des Germains, nos pères, malgré les textes des plus anciennes lois septentrionales (ripuaires, bourguignonnes, etc.), des capitulaîres, des lois saxonnes et germaniques ( base des lois anglaises, françaises, l'on peut dire même européennes; car, selon l'observation de Ludwig, l'Europe n'avait dans Tancien temps qu'une langue et une loi : « In Europa... fuisse unum grammalicum, etlegislatorem)^; » il nous montrera, dis-je, que malgré la mention expresse des ordonnances de la troisième race, la révolution dont il annonce les preuves s'est légalement opérée.
Il nous démontrera surtout, avec une évidence capable de nous inspirer une profonde sécurité, que l'autorité législative, remise entre les mains d'un chef indépendant des lois, puisqu'il pourra toujours. en substituer d'autres, et ne sera jamais arrêté par aucun tribunal compétent, pas même celui de la nation assemblée ; il nous démontrera, dis-je, que celte autorité ne pourra jamais dégénérer en despotisme; car, si cela
:» hendi potestate , » que M. d^Alembert tradait ainsi, presque littéralement : « Alors le roi, ou le chef, ou tout autre, sout écoute's^ selon le rang " que leur donnent Tàge, la noblesse, la gloire des armes, rëloquence. j» L^lulo^ité de la persuasion est plus forte que celle du commandement, m
On lit dans ce même passage de Tacite ces propres mo!s : « Nec regi- » bus infinita aut libéra potestas, et duces exemplo potius quam im- »» pcrio. »
I Reliquiae manuscriptorum, etc. ( Prœfatio.)
SUR LE DESPOTISME. l57
que toutes les jouissances d'im pays plus fécond et moins libre.... \
Et nous, dont l'heureuse patrie réunissait tous ces avantages, nous, descendans de ces fiers Gaulois dont la valeur, nourrie au sein de la liberté, et sans cesse animée par elle, arrachait aux historiens romains Faveu deVeffroi qu'elle inspirait à Rome, si accoutumée à voir ses consuls et ses légions humiliés par ce peuple belliqueux, que ce fier sénat, juge et protecteur des rois , « ne pensait qu'à sa sûreté et oubliait sa gloire^, alors » qu'il avait à combattre ces ennemis redoutables 5 » nous, sous les coups desquels s'abattit le farouche despodsme qui faisait ramper l'univers, nous laissons îu\r àe notre sein cette liberté qui valut à nos pères leur glorieux renom et la longue durée d'un vaste et
florissant empire !
Hommes vertueux, luttez pour cette liberté sainte ; le désir d'être utile à son pays est le besoin d'une belle âme; et s'il est vrai qu'il vient un temps où il n'est plus possible d'arrêter le torrent; s'il est vrai qu'un peuple plié à la servitude envisage un homme qui veut le bien comme un insensé, et lui nuit réellement quand il le peut, songez du moins que l'exemple des vertus est la dette des hommes vertueux ; que le courage et la justice sont les premières des vertus, dignes instru-
' On lit dans les anciens auteurs des choses très-étoanaotes sur la puissance de TEspagne^ dans le temps où, divisée ea ptn^iiTs Etats, elle joaissail d^une liberté depuis tout-à-fait inconnae.
■» « Quo melu Italia omnis conlremuerat, iiUqoeetinde nsque ad nosi' tram memoriam Romani sic habuere, alia omnia ▼Irtati snae prona es.se, « cum Gallis pro salute, non pro gloria certare. » (Sallust., Jugttrth.)
Cicéron appelle les Gaulois « la seule natkm qui np manque pas de » force pour faire la guerre au peuple romain* » Gems,,,, quœ populo rO' mono bcUunt facere etposse et nonnolle vifïeàint (3* Cutilin.).
l56 ESSAI
» ennemi des Athéniens et de leurs alliés, lui et les » siens, parce qu'il a fait passer de For des Mèdes dans » le Pcloponèsc. » C'était, suivant les lois d'Athènes, mettre sa tête à prix que de le flétrir ainsi.
Mais celui qui nous apporte les principes orientaux, celui qui souffle le venin du fcmatisme^ celui qui, par ses écrits, fomente la corruption et l'esclavage, n'est-il pas plus coupable encore que celui qui nous apporte l'or de nos ennemis? Les crimes littéraires ne sont-ils pas les plus. grands des crimes? Il m'importe ' peu que mon voisin ait des principes abominables si je n'ai point affaire à lui; mais divulguer et rendre publics des principes horribles ou même dangereux, c'est un délit social qui intéresse tous les citoyens : élevons-nous sans cesse contre les monstres qui blasphèment la liberté.
Elle est l'âme de l'âme, la vie morale de l'homme, la source de toutes les vertus, la boussole de toute administration prospère, depuis les plus petits détails jusqu'aux plus grandes spéculations politiques, la richesse, la gloire, le soutien des empires et des princes qui les gouvernent. Quel homme instruit, quel sujet fidèle pourrait donc ne point l'aimer, quand l'instinct de l'humanité ne la réclamerait pas sans cesse? et dans quelle autre cause l'enthousiasme serait-il plus permis?
Nous abandonnerions, disent les Aragonnais dans le préambule d'une de leurs lois, notre sol ingrat et stérile, pour habiter des régions plus favorisées de la nature, si notre liberté, défendue et garantie par notre constitution politique, ne nous était pas plus chère
^ L'abbë de Gaveirac, si tendrement défendu par M. Lingaet, avocat dat Néroo» des soltaas et des visirs.
mens de gloire- et défenseurs de la liberté ^ ; que le devoir et la conscience sont des juges et des rémunérateurs incorruptibles, et qu'il n'est aucun siècle qui n'ait honoré Caton, Helvidius, Priscus, Thraséas, Duranty, Guébriant, Turenne.
Alors que les grands hommes sont descendus dans la tombe ; alors que les passions et les intérêts des particulîerss'évanouissent ; alors que l'envie se tait, la voix de la postérité se fait entendre : les illusions meiisongères disparaissent; les vaines clameurs ne sont plus^ et si les grands talens et les vertus fortes, persér cutés et dédaignés, furent plus d'une fois le tourment de celui que la nature éleva au-dessus des autres hommes, il s'apprécia du moins au fond de son cœur: il devina le jugement de la postérité^ et le tribut tardif de notre vénération et de nos éloges apprend à ceux qu'une noble émulation entraine dans la carrière épineuse de la véritable gloire, qu'ils se trouveront un jour à la place qu'ils auront méritée, et que les arrêts de l'opinion, les seuls durables, les seuls auxquels n'échappe aucun mortel, sont tôt ou tard équitables.
Les hommes aiment mieux attribuer leur conduite à la corruption générale qu'à leurs mauvaises inclinations : « il faut, disent-ils, telle ou telle chose pour » réussir dans le monde. » Quelle est donc la nécessité de réussir, au prix d'une action malhonnête ? J'ose dire qu'il faut pour réussir faire le bien, et le faire avec audace. Il en résulte au moins le plus grand des
I « Duabas his arlibus, audacia ia bcllo, ubi pax evencrat, œquitate, se » reinquc publicam curabant , » dit Ténergique Sallusie dans le magniGque portrait quHl a tracé des premiers Romains.
SUR LE DESPOTISME. jSq
avantages^ une grande considération et une saine réputation.
Dans les cours il n'y a que deux rôles à jouer ; celui d'un fripon qui sacrifie tout à sa fortune^ ou celui d'un homme de la plus exacte et de la plus rigide pro-r bité. Il faut beaucoup plus de travail pour soutenir le premier rôle ; le second va tout seul; et l'on arrive ou l'on reste également par l'un et par l'autre. Tacite dit, en parlant d'un certain Lepidus, qu'il doute, ce an.... tt liceat.... inter abruplam contumaciam et déforme » obsequium pergere iter ambitione et periculis va- )) cuum. » Pour moi, je n'en doute pas, le chemin le plus âpre est presque toujours le plus court. Si tous les hommes étaient persuadés de cette vérité, les princes entendraient moins de lâches adulateurs prostituer leur raison à soutenir des principes insensés et inhumains.
Je ne saurais comprendre, par exemple, quelle sorte d'observation ou d'expérience peut étayer ce raisonnement si commun et si ancien, que « les hommes^ » pour être tranquilles, ne doivent pas être heureux. »
S'il est une maxime impie, c'est assurément cellelà^ mais elle renferme aussi le délire le plus inconséquent : combien d'hommes cependant ont cru qu'elle contenait le grand secret de la politique !
Lycurgue, réformateur révéré, dont on a consacré toutes les violences et les visions ; Lycurgue appelait la prospérité la destructrice des mœurs ^ parricida mo-- Tum. Il parlait en déclama teur qui ne connaissait ni les hommes, ni le véritable bonheur. Non, sans doute, la prospérité n'a jamais rien détruit : c'est l'élément de l'humanité, ou du moins l'objet constant et nécessaire auquel elle doit tendre. Le despotisme et ses me-
|6o ESSAI
nées^ le luxe et ses pièges détruisent les mœurs et les Etats^ et Fun et l'autre détruisent aussi la véritable prospérité; celle qu'ils semblent procurer n'est qu'une enflure trompeuse ; et l'unique et stable félicité ne se trouve que dans la modération et la liberté. Ces vérités pratiques ne sont point des maximes morales ; elles sont le résultat le plus simple^ le plus réitéré^ le seul évident, le seul incontestable du peu de lumières certaines que nous avons sur l'histoire de l'humanité.
Le faux principe de Lycurgue et de tant d'autres philosophes tient à une première erreur, qui aurait prescription s'il en pouvait exister en fait d'erreurs. Les législateurs qui n'ont pas puisé leurs législations dans la loi naturelle, simple et évidente, c'est-à-dire dans la connaissance et l'expérience de ce qui est toujours bon et avantageux à l'humanité, ont couvert d'un voile épais et mystérieux la science de la politique, qui devait être celle de tous les hommes.
On s'est imaginé communément que les opinions ordinaires et les vertus même devaient changer de nature, et se plier au besoin de cette science factice, à l'abri de laquelle les ambitieux se sont rangés, et en ont imposé au peuple par de grands mots. On n'a pas douté, paç exemple, et c'est une maxime très-généralement reçue, que la politique doit exclure la probité. Le juste Aristide se trompait et manquait de lumière, lorsqu'il assurait que le projet de Thémistocle, qu'on soumettait à sa censure, était très-utile à la république, mais très-injuste. En réfléchissant davantage, il aurait trouvé ce projet aussi nuisible qu'injuste. Il n'y a de politique sûre que celle qui est fondée sur la probité et la justice. L'infortuné roi Jean disait « que si » la vérité était bannie de la terre, elle devrait se re-
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âUH LE nBSPimSKE» 101
« trouver dans le cŒiir Asb rois. » Ce nciAd senrimeni» auâsi conforme aux règles de ki pofitiqae la pliis habUe (pi'aiix principes de la Terts la plus pore^ doit laire oablier les Ëintes de ce monarqae; et les hommes qui pensent se aoaviendnxit plus longtemps de ce mot qae de la baUÔUe de PcHtîers.
Le cardinal de Ridhdiea a recommandé aux rois kuT réputation comme leur bien le plus solide; bel bommage, ce me semble, que le yice rend à lu vertu : c'est nne chose bien frappante que d'entendre proférer cette maxime a on homme qui détruisait par sa seule existence la gloire de son maître. Mais ce ministre était habile ; il savait que les choses n'ont de valeur lédie que celle que l'opinion leur donne, et que les piinces doivent par conséquent prendi^e le plus grand %îc de leur réputation.
C'est donc un principe aussi faux que malhonnête qae celui qui fait prévaloir ce que l'on appelle maxime d'Etat, intérêt é^Eiat sur la probité : Fintérét d'Etat et la probité ne peuvent jamais être séparés ; il serait aussi absurde de le penser que criminel de so conduire d'après ce principe; et ce n'a pas été pour moi un médiocre étonnement que de trouver dans l'ouvrage estimé (et estimable à beaucoup d'égards) d'un savant et célèbre philosophe^ « qu'il ne faut pas confondre n le droit politique avec la politique^ qui lui est sou- » vent contraire^ . » La probité est la première maxime; le premier intérêt de VEtat, c'est d'être conduit ave^; probité ; et cette qualité, connue dans le prince et ses ministres, sera son plus ferme soutien intérieur et eic-
* Celle asscrlion est tout au molrifi auibiuui; ; <:t 61 i'uuU^ur << «-ru <{«''•' lu 1» politique ne devail pas 6lre coiiiraîrc uu droit |)oliil'<u<*, <<iiou^u cifc il- » fût, » cela valait la pâae d'être dit daof le« iUui*iUê dt ^Uii^it^iMc.