I. VArt poétique^ chant m, ven
«isuite la porte à Fristelin, qui lui apporte on billet doux, une déclaration d'amour de son maître. Feignant d'entendre quelque bruit, elle engage Fristelin à entrer dans le sac où Lucas est déjà enfermé. Tabarin, valet de Piphagne, vient alors consulter Frandsquiney sa Toisine, sur un ac^at de viandes. Elle a son affiàire, deux pourceaux dans le sac. Tabarin et Piphagne, au lieu de ce qu'ils croient avoir acheté, trouvent Lucas et Fristelin. Tous se battent*. Dans la seconde farce, Tabarin a fait entrer dans un sac le capitaine Rodomont, à qui il a fait espérer de l'introduire ainsi près d'Isabelle. Lucas survient. Le capitaine lui ùàt un conte qui tente son avarice, et qui le décide à prendre la place de l'empaqueté. Alors Tabarin et Isabelle arrivent pour bâtonner dans son sac le capitaine. Quand ils ont bien étrillé leur homme, ils reconnaissent que c'est Lucas*.
La plaisanterie n'était prdiiablement pas neuve; Molière avait pu la rencontrer ailleurs que chez Tabarin, quoiqu'il connût, à n'en pas douter, les farces de ce bouffon. Beaucoup de semblables facéties populaires étaient depuis longtemps répandues, sans qu'il soit facile de remonter à leur origine, et se retrouveraient sans doute, soit sur les théâtres des différentes naticms, soit chez de vieux conteurs. Voici, par exemple, dans les Faeéiieuses nuits de Straparole, la m^venture de Simplice Rossi' qui ne ressemble pas beaucoup moins à celle de Géronte que les scènes de Tabarin. Simplice a voulu séduire la femme du paysan Guirot. Cette femme, qui a nom Giliole, conspire avec son mari contre le galant; elle lui donne rendezvous dans son logis, où il y a douze sacs de blé. Guirot survient. Giliole, feignant la surprise et la frayeur, cache Simplice
I. Voyez V Histoire du théâtre fran^oi* des frères Parfaict, tomelV, p. 3s4-3i6. On peut comparer Us Œuvres de Tabarim^ dans la Bibliothèque gauloise (Paris, i858, p. sSg à a63).
a. Les Œuvres de Tabarin^ p. 364-170. Cailhava {de tAH de la comédie^ tome II, p. 335) donne une analyse un peu différente de cette farce de Tabarin. On croira sans peine qne celui-ci introduisait souvent des variantes dans son canevas.
3. Voyez la Seconde nmt\ fable v, dans les Facétieuses nuits de Straparole j traduites par Jetai Louveau et Pierre de Larivey^ tome I*% p. i5o-i5s (Paris, P. Jannet, 1857). — Ces traductioss sont du seizième siècle.
dans un sac vide, qoi, à dessein, a été laisse à côlë des antres. Guirot, trouyant un sac de trop, le prend, le tndne dehors, et, arme d'un bâton noueux, administre une correction à l'amoureux, qui, après le départ du mari, sort, bien frotte, du sac. Pourquoi ne serait-ce pas Straparole, plutôt que Tabarin, que Molière aurait allié à Térence ? 11 se pourrait encore que les scènes du sac eussent été pillées par Tabarin dans qiMlques-unes des pièces représentées à l'Hôtel de Bom^pogne, auxquelles on dit^ qu'il Élisait des emprunts. U en devait fkire aussi au théâtre italien; et n'est-ce pas pour cela qu'on le nommait quelquefois Tabarini^ et qu'cm lui a attribué, à tort, il est vrai, une origine italienne ? Si l'on supposait aux farces Tabariniques de telles sources, rien ne dirait que Molière n'y a pas directement puisé. Il est vrai que, eût-il été chercher la scène des coups de bâton reçus par Géronte dans les farces des bouffons italiens ou dans celles que jouaient à l'Hôtel de Bourgogne les Turlupin, les Guiliot-Goiju, les Gros-Guillaume, ce ne serait guère pour cette scène une plus noble extraction. Contentons-nous donc de dire que ce devait être là une de ces yT traditions joyeuses tombées, sous des formes variées, dans le domaine public; et n'attachons pas beaucoup d'importance à savoir si Molière l'a recueillie dans les parades du Pont-Neuf, ou autre part. L'idée divertissante, qu'on en laisse ou qn*on en conteste l'invention à Tabarin, ne ferait tache dans une comédie tirée de Térence, que si elle y avait gardé sa bassesse et sa platitude originaires, et si l'auteur des Fourberies de Scapin ne l'avait pas ingénieusement transformée par des détails d'une gaieté très-acceptable. Il est plus sage de se demander si, depuis qu'elle a été habilement maniée, une plaisanterie n'est pas devenue bonne, que de s'inquiéter de son acte de naissance.
Née d'abord où elle a pu, celle du sac était depuis longtemps connue sur le théâtre de Molière. Le Registre de la Grange^ nous apprend qu'il y avait été joué, en 1661, i663 et
yj 1664, une [letite pièce dont le titre est Gorpbus dans le sac.
^ On a conjecturé que Molière en était lîd-même l'auteur. Ce
I. Histoire du théâtre français^ tome IV, p. 3a3. a. Voyez notre tome I", p. 8.
n'est pmnt certain^ mais possible : il y a d'autres exemples de farces esquissëes par lui pour la proyinoe, et dont il s'est souvenu dans ses comédies. Gorpbus (et c'est la farce à laquelle Voltaire paraît avoir fait allusion^) aurait donc ëtë une premîÀ|^ l^t^prf^ de i|uelques scènes ^^ f^ffrh^rfç^^ ^^^Xf^j»n n^ a signale une autre esquisse où la ressemblance serait beaucoup plus frappante. C'est une comédie intitulée Joguenet ou les VieiUardi dupés. M. P. Lacroix Ta fait connattre dans la Revue des Provinces du i5 janvier i865. Il raconte là l'histoire de la découverte du manuscrit, où il a cru avoir sous les yeux l'écriture de Molière lui-n^me, et auquel il donne une date qui flotterait entre 1640 et i655. Nous parlions d'une ébauclûe; ce serait, en vérité, quelque chose de plus : avec des variantes, quelques scènes que nous ne connaissions pas et un dénouement entièrement différent, on y retrouve, en trèsgrande partie, le texte des Fourberies de Scapin, Voilà qui est bien suspect. Molière, au temps où il aurait écrit Joguenet^ ne pouvait être déjà l'écrivain qu'il a été plus tard, et que, dans Scapin^ il faut se garder de méconnaître. Joguenet doit être une contrefaçon (ancienne, nous le voulons bien) de notre pièce; et ce qui confirmerait cette supposition, c'est que « dans la scène du sac, nous dit M. Lacroix, le nom de Sca« |nn apparaît une fois, au lieu de celui de Joguenet, au milieu des descriptions des jeux de scènes que ce personnage exécutait : » dbtraction du contrefacteur, par laquelle il s'est trahi. Nous avons vu qu'on avait joué, à peu près avec le même sans façon, le Dom Juan en province, du vivant de Molière, en y introduisant des changements*. S'il y a eu une ancienne esquisse de quelques traits des Fourberies de Scapin^ nous n'admettrions que Gorgibus.
Là personne ne put être scandalisé du sac; car celui qui s'y enveloppait, avec un de ses personnages, ou, comme Boileau voulait dire, qui y enveloppait son génie comique, n'était pas encore a l'auteur du Misanthrope, »
Dominé par l'imposante autorité de Boileau, Auger n'a fait que paraphraser les fameux vers de l*Art poétique sur le « sac
I. Voyez ci-aprèt, p. 406, le Sommaire de Voltaire, s. Voyes la Jfoiiee sur Dom Juam^ tome V, p, 5i-53.
ridicale, » dans ce passage de sa Notice sur notre ptèce' : « L'auteur du Misanthrope est descendu trop au-dessous de loi-mème et a, pour ainsi dire, donne lieu de le méamnattre^ lorsqu'il a transporté sur le théâtre, illustré par tant de dieÊid'œuvre comiques sortis de ses mains, une bouffonnerie grossière, qui avait déjà trainé sur les plus ignobles tréteaux. » Toujours ce reproche, qui ne nous touche guère, et n'est peut-être pas même fondé en fait, d'une plaisanterie empruntée aux tréteaux! Ignobles, grossiers, ils l'étaient assurément; mais la scène de Molière, et cela seul impoite ici, ne l'est pas: elle n'est que très-amusante et dans le ton de toutes les antres scènes où Scapin joue des tours pendables aux deux pères. Ni là, ni dans les coups de bâton du fagotier Sganardle, ni dans la poursuite de Pourceaugnac par les apothicaires, le Misanthrope^ qu'on introduit comme un trouble-fête, n'a rioi à voir. 11 n'est pas juste que le souvenir de ses beaatà nobles et graves vienne faire la leçon à notre grand comiqœ, au milieu des libres accès de son humeur joyeuse. Nous ne notfs sentons pas embarrassé de penser, en cette occasion, coDune Pradon, qui nous paraît avoir eu raison (une fcHS n'est pas coutume) contre Boileau, lorsque celui-ci méconnaissait Molière dans une scène dont il sera toujours plus facile de s'indigner que de ne pas beaucoup rire. « M. de Molière, dit Pradon dans ses NoupeUes remarques sur tous les ouvrages du sieur D*** (Despréaux)* ^ n'étoit pas là si défiguré qu'on ne le pût encore reconnoître facilement. J'avoue qu'il n'a paa prétendu faire dans Scapin une satire fine comme dans le Misanthrope. Scapin est une plaisanterie qui a cependant son sel et ses agréments, comme le Mariage forcé ou les Médecins, » Ce jugement de Pradon est approuvé dans le Mercure de mai 1786, qui ajoute* : « Plaute n'auroit pas rejeté le jeu même du sac, ni la scène de la galère..., et se seroit reconnu dans la vivacité qui anime l'intrigue. »
L'auteur de l'Art poétique a mainte fois payé au génie de Molière un assez noble tribut d'hommages, particulièrement
a. I Tolume in-ia (la Haye, chez Jean Strik, i685), p. 36,