CHAPITRE IX
D'une monarchie qui conquiert autour oVelle.
Si une monarchie peut agir long-temps avant que l'agrandissement l'ait affaiblie , elle deviendra redoutable , et sa force durera tout autant qu'elle sera pressée par les monarchies voisines.
Elle ne doit donc conquérir que pendant qu'elle reste dans les limites naturelles à son gouvernement. La prudence veut qu'elle s'arrête sitôt qu'elle passe ces limites.
Il faut , dans cette sorte de conquête 9 laisser les choses comme on les a trouvées ; les mêmes tribunaux , les mêmes lois , les mêmes coutumes , les mêmes privilèges \ rien ne doit être changé , que l'armée et le nom du souverain.
Lorsque la monarchie a étendu ses limites par la conquête de quelques provinces voisines , il faut qu'elle les traite avec une grande douceur.
Dans une monarchie qui a travaillé long-temps à conquérir , les provinces de son ancien domaine seront ordinairement très-» foulées. Elles ont à souffrir les nouveaux abus et les anciens ; et souvent une vaste capitale , qui engloutit tout , les a dépeuplées. Or , si , après avoir conquis autour de ce domaine , on traitait les peuples vaincus comme on fait ses anciens sujets , l'état sérail perdu : ce que les provinces conquises enverraient de tributs à la capitale ne leur reviendrait plus ; les frontières seraient ruinées y et par conséquent plus faibles ; les peuples en seraient mal affectionnés ; la subsistance des armées , qui doivent y rester et agir , serait plus précaire.
Tel est l'état nécessaire d'une monarchie conquérante ; un luxe affreux dans la capitale, la misère. dans les provinces qui s'en éloignent , l'abondance aux extrémités. Il en est comme de notre planète : le feu est au centre , la verdure à la surface \ une terre aride x froide et stérile , entre les deux.