‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 183 sur 854 · LIVRE Xt, CHAP. VI. i3t · texte numérisé non relu

LIVRE Xt, CHAP. VI. i3t

cl'Italîe ne répond pas précisément au despotisme de l'Asie. La multitude des magistrats adoucit quelquefois ta magistrature ) tous les nobles ne concourent pas toujours aux mêmes desseins ; on y forme divers tribunaux qui se tempèrent. Ainsi , à Venise » le grand-conseil a la législation , le pregadi l'exécution , les quaranlies le pouvoir de juger. Mais le mal est que ces tribunaux difierens sont formés par des magistrats du même corps ; ce qui ne fait guère qu'une même puissance.

La puissance de juger ne doit pas être donnée à un sénat permanent, mais exercée par des personnes tirées du corps du peuple (i), dans certains temps de Tannée, de la manière prescrite par la loi , pour former un tribunal qui ne dure qu'autant qne la nécessité le requiert.

De cette façon, la puissance de juger, si terrible parmi les hommes, n'étant attachée ni à un certain état, ni à une certaine profession » devient , pour ainsi dire , invisible et nulle. On n'a point continuellement des juges devant les yeux , et Ton craint la magistrature et non pas les magistrats.

Il faut même que , dans les grandes accusations , le criminel , concurremment avec la loi , se choisisse des juges , ou du moins qu'il en puisse récuser un si grand nombre, que ceux qui restent soient censés être de son choix»

Les deux autres pouvoirs pourraient plutôt être donnés à des magistrats ou à des corps permanens , parce qu'ils ne s'exercent sur aucun particulier ; n'étant , l'un , que la volonté générale de l'jêtat , et 1 autre, que l'exécution de cette volonté générale.

Mais , si les tribunaux ne doivent pas être fixes , les jugemens doivent l'être à un tel point , qu'ils ne soient jamais qu'un texte précis de la loi. S'ils étaient une opinion particulière du juge , on vivrait dans la société sans savoir précisément les engagemens que Von y contracte.

Il faut même que les juges soient de la condition de l'accusé , <m ses pairs , pour qu'il ne puisse pas se mettre dans l'esprit qu'il soit tombé entre les mains de gens portés a lui faire violence.

Si la puissance législative laisse à l'exécutrice le droit d'emprisonner des citoyens qui peuvent donner caution de leur conduite , il n'y a plus de liberté > a moins qu'ils ne soient arrêtés . pour répondre , sans délai , à une accusation que la loi a rendue ; capitale) auquel cas , ils sont réellement libres , puisqu'ils ne sont I soumis qu'à la puissance de la loi.

1 Mais si la puissance législative se croyait en danger par quelque conjuration secrète contre l'état , ou quelque intelligence avec les ennemis du dehors , elle pourrait , pour un temps court et limité , | (1) Comme 4 Athènes.

i3a DE L'ESPRIT DES LOIS.

permettre à la puissance exécutrice de faire arrêter les citoyens suspects , qui ne* pepdraient leur liberté pour un temps que pour la conserver pour toujours.

Et c'est le seul moyen conforme à la raison , de suppléer à la tyrannique magistrature des éphores , et aux inquisiteurs d'état de Venise , qui sont aussi despotiques.

Comme , dans un état libre , tout homme qui est censé avoir une Âme libre doit être gouverné par lui-même ; il faudrait que le peuple en corps eut la puissance législative : mais comme cela est impossible dans les grands états , et est sujet à beaucoup d'inconvéniens dans les petits , il faut que le peuple fasse par ses représentai tout ce qu'il ne peut faire par lui-même.

L'on connaît beaucoup mieux les besoins de sa ville que ceux des autres villes , et on juge mieux de la capacité de ses voisins que de celle de ses autres compatriotes. Il ne faut donc pas que les membres du corps législatif soient tirés en général du corps de la nation ; mais il convient que , dans chaque lieu principal , les babitans se choisissent un représentant.

Le grand avantage des représentans, c'est qu'ils sont capables de discuter les affaires. Le peuple n'y est point du tout propre ; ce qui forme un des grands inconvéniens de la démocratie.

Il n'est pas nécessaire que les représentans , qui ont reçu de ceux qui les ont choisis une instruction générale, en reçoivent une particulière sur chaque affaire , comme cela se pratique dans les diètes d'Allemagne. Il est vrai que , de cette manière , la parole des députés serait plus l'expression de la voix de la nation : mais cela jetterait dans des longueurs infinies , rendrait chaque député le maître de tous les autres ; et , dans les occasions les plus pressantes , toute la force de la nation pourrait être arrêtée par un caprice.

Quand les députés , dit très-bien M. Sidney , représentent un corps de peuple , comme en Hollande , ils doivent rendre compte a ceux qui les ont commis : c'est autre chose lorsqu'ils sont députes par des bourgs , comme en Angleterre.

Tous les citoyens , dans les divers districts , doivent avoir droit de donner leur voix pour choisir le représentant ; excepté ceux qui sont dans un tel état de bassesse , qu'ils sont réputés n'avoir point de volonté propre.

Il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes républiques : c'est que le peuple avait droit d'y prendre des résolutions actives, et qui demandent quelque exécution; chose dont il est entièrement incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentans ; ce qui est très à sa portée : car , s?il y a peu de gens qui connaissent le degré précis de la capacité des

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