‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 184 sur 854 · LIVRE XI. CHAP. VI. i3S · texte numérisé non relu

LIVRE XI. CHAP. VI. i3S

hommes , chacun est pourtant capable de savoir , en général , si celui qu'il choisit est plus éclairé que la plupart des autres.

Le corps représentant ne doit pas être choisi non plus pour prendre quelque résolution active , chose qu'il ne ferait pas bien j mais pour faire des lois , ou pour voir si l'on a bien exécuté celles qu'il a faites , chose qu'il peut très-bien faire , et qu'il n'y a même que lui qui puisse bien faire.

Il y a toujours dans un état des gens distingués par la naissance , les richesses ou les honneurs j mais , s'ils étaient confondus parmi le peuple , et s'ils n'y avaient qu'une voix comme les autres ,. la liberté commune serait leur esclavage , et ils n'auraient aucun intérêt à la défendre , parce que la plupart des résolutions seraient contre eux. La part qu'ils ont à la législation doit donc être proportionnée aux autres avantages qu'ils ont dans l'état ; ce qui arrivera, s'ils forment un corps qui ait droit d'arrêter les entreprises du peuple , comme le peuple a droit d'arrêter les leurs.

Ainsi, la puissance législative sera confiée et au corps des nobles , et au corps qui sera choisi pour représenter le peuple , qui auront chacun leurs assemblées et leurs délibérations a part , et des vueset des intérêts séparés.

Des trois puissances dont nous avons parlé , ceHe déjuger est, en quelque façon , nullè\ Il n'en reste que deux ; et comme elles ont besoin d'une puissance réglante pour les tempérer , la partie du corps législatif qui est composée de nobles est très-propre à produire cet effet.

Le corps des nobles doit être héréditaire. Il l'est premièrement par sa nature ; et d'ailleurs il faut qu'il ait un très-grand intérêt a conserver ses prérogatives , odieuses par elles-mêmes , et qui t dans un état libre , doivent toujours être en danger.

Mais , comme une puissance héréditaire pourrait être induite à suivre ses intérêts particuliers , et k oublier ceux du peuple , il faut que , dans les choses où l'on a un souverain intérêt à la corrompre , comme dans les lois qui concernent la levée de l'argent , elle n'ait de part à la législation que par sa faculté d'empêcher,, et non par sa faculté de statuer.

J'appelle faculté de statuer, le droit d'ordonner par soi-même, ou de corriger ce qui a été ordonné par nn autre. J'appelle faculté d'empéchef , le droit de rendre nulle une résolution prise par quelque autre ; ce qui était la puissance des tribuns de Rome. Et quoique celui qui a la faculté d'empêcher pnisse avoir aussi le droit d'approuver; pour lors cette approbation n'est autre chose qu'une déclaration qu'il ne fait poiut d'usage de sa faculté d'empêcher , et dérive de cette faculté. *

La puissance exécutrice doit être entre Jes mains d'un mo~

r34 DE L'ESPRIT DES LOIS.

narque , parce que cette partie du gouvernement , qui a presque toujours besoin d'une action momentanée , est mieux administrée par un que par plusieurs ; au lieu que ce qui dépend de la puissance législative est souvent mieux ordonné par plusieurs que par un seul.

Que, s'il n'y avait point de monarque , et que la puissance exécutrice fût confiée à un certain nombre de personnes tirées du corps législatif, il n'y aurait plus de liberté , parce que les deux puissances seraient unies , les mêmes personnes ayant quelquefois et pouvant toujours avoir part à l'une et à l'autre.

Si le corps législatif était un temps considérable sans être assemblé , il n'y aurait plus de liberté : car il arriverait de deux choses l'une : ou qu'il n'y aurait plus de résolutions législatives , et l'état tomberait dans l'anarchie; ou que ces résolutions seraient prises par la puissance exécutrice , et elle deviendrait absolue.

Il serait inutile que le corps législatif fût toujours assemblé- Cela serait incommode pour les représentai» , et d'ailleurs occuperait trop la puissance exécutrice , qui ne penserait point à exécuter , mais à défendre ses prérogatives , et le droit qu'elle a d'exécuter.

De plus , si le corps législatif était continuellement assemblé, il pourrait arriver que Ton ne ferait que suppléer de nouveaux députés à la place de ceux qui mourraient ; et dans ce cas , si le corps législatif était une fois corrompu ,1e mal serait sans remède. Lorsque divers corps législatifs se succèdent les uns aux autres , le peuple , qui a mauvaise opinion du corps législatif actuel , porte , avec raison, ses espérances sur celui qui viendra après : mais si c'était toujours le même corps , le peuple , le voyant une fois corrompu , n'espérerait plus rien de êes lois; i 1 deviendrait furieux , ou tomberait dans l'indolence.

Le corps législatif ne doit point s'assembler lui-même : car un corps n'est censé avoir de volonté que lorsqu'il est assemblé ; et , s'il ne s'assemblait pas unanimement , on ne saurait dire quelle partie serait véritablement le corps législatif, celle qui serait assemblée , ou celle qui ne le serait pas. Que , s'il avait droit de se proroger lui-<méme , il pourrait arriver qu'il ne se prorogerait jamais; ce qui serait dangereux dans le cas où il voudrait attenter contre la puissance exécutrice. D'ailleurs , il js a des temps plus convenables les uns que les autres pour l'assemblée du corps législatif: il faut donc que ce soit la puissance exécutrice qui règle le temps de la tenue et de la durée de ces assemblées, par rapport aux circonstances qu'elle connaît.

Si la puissance exécutrice n'a pas le droit d'arrêter les entreprises du corps législatif, çelui«ci sera despotique : car., comme

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