‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 204 sur 854 · LIVRE XI, CHAP. XVIII. i · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAP. XVIII. i

peuple ; il fallait qu'il eût part à la puissance de juger ; et il y avait part , lorsque les juges étaient choisis parmi les sénateurs. Quand les Gracques privèrent les sénateurs de la puissance de juger (i) , le sénat ne put plus résister au peuple. Ils choquèrent donc la liberté de la constitution , pour favoriser la liberté du citoyen $ mais celle-ci se perdit avec celle-là.

Il en résulta des maux infinis. On changea la constitution dans un temps où , dans le feu des discordes civiles , il y avait à peine une constitution. Les chevaliers ne furent plus cet ordre moyen qui unissait le peuple au sénat) et Ja chaîne de la constitution fut rompue.

Il y avait même des raisons particulières qui devaient empêcher de transporter les jugemens aux cheyaliers. La constitution de Rome était fondée sur ce principe , que ceux-là devaient être soldats , qui avaient assez de bien pour répondre de leur conduite à la .république. Les chevaliers, comme les plus riches , formaient la cavalerie des légions. Lorsque leur dignité fut augmentée , ils ne voulurent plus servir dans cette milice ; il fallut' lever une autre cavalerie : Marius prit toutes sortes de gens dans les légions , et la république fut perdue (2).

De plus , les chevaliers étaient les traitans de la république 2 ils étaient avides ; ils semaient les malheurs dans les malheurs \ et faisaient naître les- besoins publics des besoins publics. Bien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il aurait fallu qu'ils eussent été sans cesse sous les yeux des juges. Il faut dire cela à la louange des anciennes lois françaises ; elles ont stipulé, avec lés gens d'affaires, avec la méfiance que l'on garde à des ennemis. Lorsqu'à Rome les jugemens furent transportés aux traitans , il n'y eut plus de vertu , plus de police , plus de lois , plus de magistrature , plus de magistrats.

On trouve une peinture bien naïve de ceci dans quelques fragmens de Diodore de Sicile et de Dion. « Mutius Scévola , dit Dio- » dore (3) , voulut rappeler les anciennes mœurs , et vivre de son » bien propre avec frugalité et intégrité j car , ses prédécesseurs » ayant fait une société avec les traitans , qui avaient pour lors » les jugemens à Rome, ils avaient rempli la province de toutes » sortes de crimes. Mais Scévola fit justice des pubiicains, et fit » mener en prison ceux qui y traînaient les autres. »

Dion nous dit (4) 4ue Publius Rutilius , son lieutenant , qui

peuple. ( Denys d'Halicarna&ae , liv. IX , p. 595 ; et lîr. XI , p. 735. ) — (1) En l'an 63o. — (a) Capite censos plerosque, (Salluate, guerre de Jugurthcu ) — (3) Fragment de cet auteur , liv. XXXVI, daus le recueil de Constantin Porphyrogénète , Des vertus et des vices* — (4) Fragment de son histoire, tiré de l'extrait des vertus et des vices»

i54 DE L'ESPRIT DES LOIS.

n'était pas moirfs odieux aux chevaliers , fut accusé à son retour d'avoir reçu des présens , et fut condamné à une amende. Il fit sur-le-champ cession de biens. Son innocence parut , en ce qu'on lui trouva beaucoup moins de bien qu'on ne l'accusait d'en avoir volé , et il montrait les titres de sa propriété ; il ne voulut plus rester dans la ville avec de telles gens.

Les Italiens , dit encore Diodore (i) , achetaient en Sicile des troupes d'esclaves pour labourer leurs champs , et avoir soin de leurs troupeaux : ils leur refusaient la nourriture. Ces malheureux étaient obligés d'aller voler sur les grands chemins , armés de lances et de massues , couverts de peaux de bêtes , de grands chiens autour d'eux. Toute la province fut dévastée ; et les gens du pays ne pouvaient dire avoir en propre que ce qui était dans l'enceinte des villes. Il n'y avait ni proconsul , ni préteur qui pût ou voulût s'opposer à ce désordre , et qui osât punir ces esclaves, parce qu'ils appartenaient aux chevaliers , qui avaient à Rome les jugemens (a). Ce fut pourtant une des causes de la guerre des esclaves. Je ne dirai qu'un mot : une profession qui n'a ni ne peut avoir d'objet que le gain ; une profession qui demandait toujours, et à qui on ne demandait rien ; une profession sourde et inexorable , qui appauvrissait les richesses et la misère même , ne devait point avoir à Rome les jugemens.

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