‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 206 sur 854 · LIVRE XI, CHAP. XIX. i · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CHAP. XIX. i

Ils exerçaient les trois pouvoirs ; ils étaient , si j'ose me servir de ce terme , les bâchas de la république.

Nous avons dit ailleurs (i) que les mêmes citoyens , dans la république , avaient , par la nature des choses , les emplois civils et militaires. Gela fait qu'une république qui conquiert ne peut guère communiquer son gouvernement et régir l'état conquis selon la forme de sa constitution. En effet, le magistrat qu'elle envoie pour gouverner , ayant la puissance exécutrice , civile et militaire , il faut bien qu'il ait aussi la puissance législative ; car qui est-ce qui ferait des lois sans lui ? Il faut aussi qu'il ait la puissance de juger; car qui est-ce qui jugerait indépendamment de lui? Il faut donc que le gouverneur qu'elle envoie ait les* trois pouvoirs , comme cela fut dans les provinces romaines.

Une monarchie peut plus aisément communiquer son gouvernement , parce que les officiers qu'elle envoie ont , les uns la puissance exécutrice civile , et les autres la puissance exécutrice militaire ; ce qui n'entraîne pas apre9 soi le despotisme.

C'était un privilège d'une grande conséquence pour un citoyen romain, de ne pouvoir être jugé que par le peuple. Sans cela , il aurait été soumis dans les provinces au pouvoir arbitraire d'un proconsul ou d'un propréteur. La ville rie sentait point la tyrannie, qui ne s'exerçait que sur les nations assujetties.

Ainsi , dans le monde romain , comme à LaCédértionê , ceux qui étaient libres étaient extrêmement libres ; et ceux qui étaient esclaves étaient extrêmement esclaves,

Pendant que les citoyens payaient des tributs , ils étaient levés avec une équité très-grande. On suivait rétablissement de Servius Tullius , qui avait distribué tous les citoyens en six classes , selon l'ordre de leurs richesses , et fixé ia part de l'impôt à proportion de celle que chacun avait dans le gouvernement. Il arrivait de là qu'on souffrait la grandeur du tribut à cause de la grandeur du crédit, et que l'on se consolait de la petitesse du Crédit par la petitesse du tribut.

Il y avait encore une chose admirable: c'est que la division de Servius Tullius par classes étant , pour ainsi dire , le principe fondamental de la constitution , il arrivait que l'équité , dans la levée des tributs , tenait au principe fondamental du gouvernement , et ne pouvait être ôtée qu'avec lui.

Mais pendant que la ville payait les tributs sans peine , ou n'en payait point du tout (a)* les provinces étaient désolées par les chevaliers , qui étaient les traitans de la république. Nous avons parlé de leurs vexations , et toute l'histoire en est pleine.

(i) Ut. V, ch. xix. Voye» aussi le» livres II, HT, IV, èi V.— (a) Après la conquête de la Macédoine, les tritmts cessèrent à Kotne.

i56 DE L'ESPRIT DES LOIS.

« Toute l'Asie m'attend comme son libérateur, disait Mithri- » date (i) : tant ont excité de haine contre les Romains les ra~ » pines des proconsuls (2) , les exactions des gens d'affaires , et » les calomnies des jugemens (3). »

Voilà ce qui fit que la force des provinces n'ajouta rien à la force de la république , et ne fit au contraire que l'affaiblir. Voilà ce qui fit que les provinces regardèrent la perte de la liberté de Rome comme l'époque de l'établissement de la leur.

Fin de ce livre.

Je voudrais rechercher , dans tous les gouvernemens modérés que nous connaissons , quelle est la distribution des trois pouvoirs , et calculer par-là les degrés de liberté dont chacun d'eux peut jouir. Mais il ne faut pas toujours tellement épuiser un sujet , qu'on ne laisse rien à faire au lecteur. Il ne s'agit pas de faire lire , mais de faire penser.

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