‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 21 sur 854 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des lois relatives à la nature de l'aristocratie*

Dans l'aristocratie , la souveraine puissance est entre les mains d'un certain nombre de personnes. Ce sont elles qui font les lois , et qui les font exécuter; et le reste du peuple n'est, tout au plus > à leur égard , que comme , dans une monarchie , les sujets sont à l'égard du monarque.

On n'y doit point donner le suffrage par sort * on n'en aurait qïïeTesïnconveiiiens. En effet; dans un gouvernement qui a déjà établi les distinctions les plus affligeantes , quand on serait choisi par le sort , on n'en serait pas moins odieux : c'est le noble qu'on envie , et non pas le magistrat.

"Lorsque les nobles sont en grand nombre , il faut un sénat qui règle les affaires que le corps des nobles ne saurait décider, et qui prépare celles dont il décide. Dans ce cas , on J>eut dire que l'aristocratie est en quelque sorte dans le sénat, la démocratie clansle corps des nobles , et que le peuple n'est rien.

Ce sera une chose très-heureuse dans l'aristocratie , si , par quelque voie indirecte , on fait sortir le peuple de son anéantis* sèment : ainsi à Gênes la banque de Saint-Georges , qui est administrée en grande partie par les principaux du peuple (i) , donne à celui-ci une certaine influence dans le gouvernement , qui en fait toute la prospérité.

Les sénateurs ne doivent point avoir le droit de remplacer ceux qui manquent dans le sénat ; rien ne serait plus capable de perpétuer les abus. A Rome , qui fut dans les premiers temps une espèce d'aristocratie , le sénat ne se suppléait pas lui-même y tes sénateurs nouveaux étaient nommés (2) par les censeurs.

Une autorité exorbitante , donnée tout à coup à un citoyen dans une république, forme une monarchie, ou "plus qu'une monarchie. Dans celle-ci , les lois ont pourvu à la constitution , ou s'y sont accommodées ; le principe du gouvernement arrête le monarque : mais , dans une république ou un citoyen se fait donner (3) un pouvoir exorbjtanj^j'abus de ce £OUYoir estp,lu£ jftC' ' fiLranâ^J&rce que les lois , qui ne l'ont point pre'yu , n'ont rien fait . . *'

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TTexception à cette règle e^t lorsque la constitution de l'état '°'^^ est telle, qu'il a besoin d'une magistrature qui ait un pouvoir ''•:* \-t exorbitant. Telle était Rome avec ses dictateurs; telle est Venise

(1) Voyez M. Addisson, Voyages d'Italie, p. 16. — (a) Ils le forent d'ihprd par les consuls. — (5) C'est ce qui renversa la république romaine. Vo^z les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.

la DE L'ESPRIT DES LOIS.

avec ses inquisiteurs d'état ; ce sont des magistratures terribles , qui ramènent violemment l'état à la liberté. Mais d'où vient que ces magistratures se trouvent si différentes dans ces deux répu- A bliques ? C'est que Rome défendait les restes de son aristocratie contre le peuple, au lieu que Venise se sert de ses inquisiteurs 1 4'état pour maintenir son aristocratie contre les nobles. De là U suivait qu'à Rome la dictature ne devait durer que peu de temps , parce que le peuple agit par sa fougue , et non pas par ses desseins. Il fallait que cette magistrature s'exerçât avec éclat , parce qu'il s'agissait d'intimider le peuple, et non pas de le punir; que le dictateur ne fût créé que pour une seule affaire, et n'eût une autorité sans bornes qu'à raison de cette affaire , parce qu'il était toujours créé pour un cas imprévu. A Venise, au contraire , il faut une magistrature permanente : c'est là que les desseins peuvent être commencés, suivis, suspendus, repris; que l'ambition d'un seul devient celle d'une famille , et l'ambition d'une famille celle de plusieurs. On a besoin d'une magistrature cacbée , parce que les crimes qu'elle punit , toujours profonds , se forment dans le secret et dans le silence. Cette magistrature doit avoir une inquisition générale , parce qu'elle n'a pas à arrêter les maux que l'on connaît , mais à prévenir même ceux qu'on ne connaît pas. Enfin cette dernière est établie pour venger les crimes qu'elle soupçonne ; et la première employait plus les menaces que les punitions pour les crimes même avoués par leurs auteurs.

Dans toute magistrature , il faut compenser la grandeur de la puissance par la brièveté de sa durée. Un an est le temps que la plupart des législateurs ont fixé ; un temps plus long serait dangereux ; un plus court serait contre la nature de la chose. Qui est-ce qui voudrait gouverner ainsi ses affaires domestiques ? A Raguse (i), le chef de la république change tous les mois; les autres officiers , toutes les semaines ; le gouverneur du château , tous les jours. Ceci ne peut avoir lieu que dans une petite république (a) environnée de puissances formidables qui corrompraient aisément de petits magistrats.

partuTSb

Anïîpater (3) établit à Athènes que ceux qui n'auraient pas deux

mille drachmes seraient exclus du droit de suffrage , il forma la

meilleure aristocratie qui fût possible ; parce que ce cens était si

(*) Vey»g« deToaraefort. —Ci) A Lacques, les magistrat* n* sont établis q«« pont dw» mai*. ~ (3) Diodare , Uv. XVIII, p. 6oi , élit, de Rhodoman.

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