CHAPITRE XL
Des lois qui ont rapport au» maladies du climat.
Hérodote (3) nous dit que les lois des Juifs sur la lèpre ont été tirées de la pratique des Egyptiens. En effet , les mêmes maladies demandaient les mêmes remèdes. Ces lois furent inconnues aux Grecs et aux premiers Romains , aussi-bien que le mal. Le climat de l'Egypte et de la Palestine les rendit nécessaires j et la facilite qu'a cette maladie à se rendre populaire nous doit bien faire sentir la sagesse et la prévoyance de ces lois.
Nous en avons nous-mêmes éprouvé les effets. Les croisades nous
(1) Cela te voit dans lesHottentots et les peuples de l.i pointe du Chili , qui sont plus près du sud. — (2) Comme fit Pittacus , selon Arislote % Polit., liv. II , ch. m. Il vivait dans un climat où l'ivrognerie n'est pas un vice de nation. — (S) Liv. II.
ig» DE L'ESPRIT DES LOIS.
avaient apporté la lèpre; les règlemens sages que l'on fit l'empcchèrent de gagner la masse du peuple.
On voit, par la loi (i) des Lombards, que cette maladie était répandue en Italie avant les croisades , et mérita l'attention des législateurs. Rotharis ordonna qu'un lépreux , chassé de sa maison et relégué dans un endroit particulier , ne pourrait disposer de ses biens , parce que , dès le moment qu'il avait été tiré de sa maison , il était censé mort. Pour empêcher toute communication avec les lépreux, on les rendait incapables des effets civils.
Je pense que cette maladie fut apportée en Italie par les conquêtes des empereurs grecs , dans les armées desquels il pouvait y avoir des milices de la Palestine ou de l'Egypte. Quoi qu'il en soit, les progrès en furent arrêtés jusqu'au temps des croisades.
On dit que les soldats de Pompée , revenant de Syrie , rapportèrent une maladie à peu près pareille à la lèpre. Aucun règlement fait pour lors n'est venu jusqu'à nous : mais il y a apparence qu'il y en eut, puisque ce mal fut suspendu jusqu'au temps des Lombards.
Il y a deux siècles qu'une maladie inconnue à nos pères passa du nouveau monde dans celui-ci , et vint attaquer la nature humaine jusque dans la source de la vie et des plaisirs. On vit la plupart des plus grandes familles du midi de l'Europe périr par un mal qui devint trop commun pour être honteux , et ne fut plus que funeste. Ce fut la soif de l'or qui perpétua cette maladie; on alla sans cesse en Amérique, et on en rapporta toujours de nouveaux levains.
Des raisons pieuses voulurent demander qu'on laissât cette punition sur le crime : mais cette calamité était entrée dans le sein du mariage , et avait déjà corrompu l'enfance même.
Gomme il est de la sagesse des législateurs de veiller à la santé des citoyens , il eût été très-sensé d'arrêter cette communication par des lois faites sur le plan des lois mosaïques.
La peste est un mal dont les ravages sont encore plus prompts et» plus rapides. Son siège principal est en Egypte > d'où elle se répand par tout l'univers. On a fait , dans la plupart des états de l'Europe, de très-bons règlemens pour l'empêcher d'y pénétrer, et on a imaginé de nos jours un moyen admirable de l'arrêter : on forme une ligne de troupes autour du pays infecté , qui empêche toute communication.
Les (2) Turcs , qui n'ont à cet égard aucune police , voient les Chrétiens dans la même ville échapper au danger , et eux seuls périr : ils achètent les habits des pestiférés, s'en revêtent , et vont
(i) Liv. II, lit. 1, $. 3 j et tit. XVIII, $. 1. — (2) Ricaut, de l'Empire ottoman , page 284 «