LETTRES PERSANES
Ce fut à l'âge de 3a ans , que Montesquieu débuta par les Lettres Persanes (1) dans la carrière littéraire. Il emprunta le cadre de cette composition du Siamois de Dufresn y , mais il le remplit d'après l'inspiration de son génie, qui , plein de la yi- ' gueur de la jeunesse , se portait sur tous les objets à la fois, sans pouvoir se contenir toujours dans les bornes que prescrivaient la justice et les convenances. Ce fut par ces lettres ingénieuses que Montesquieu se révéla à son siècle , quoiqu'il ne se fût point nommé sur le frontispice de l'ouvrage. « La peinture des mœurs orientales , réelles ou supposées , de l'orgueil ou du phlegme de l'amour asiatique , dit d'Alembert , n'est que le moindre objet de ces lettres; elle n'y sert, pour ainsi dire, que de prétexte à une satire fine de nos mœurs , et à des matières importantes que l'auteur approfondit , en paraissant glisser sur elles. Dans cette espèce de tableau mouvant , Usbeck expose surtout avec autant de légèreté que d'énergie , ce qui a le plus frappé parmi nous ses yeux pénétrans; notre habitude de traiter sérieusement les choses les plus futiles , et de tourner les plus importantes en plaisanterie ; nos conversations si bruyantes , et si frivoles ; notre ennui dans le sein du plaisir même ; nos préjugés et nos actions en contradiction continuelle avec nos lumières; tant d'amour pour la gloire* joint à tant de respect pour l'idole de la faveur; nos courtisans si rampans et si vains; notre politesse extérieure, et notre mépris réel pour les étrangers, ou notre prédilection affectée pour eux ; la bizarrerie de nos goûts, qui n'a rien au-dessous d'elle que l'empressement de toute l'Europe à les adopter; notre dédain barbare pour deux des plus respectables occupations d'un citoyen, le commerce et la magistrature ; nos disputes littéraires si vives et si inutiles ; notre fureur d'écrire avant que de penser , et de juger avant que de connaître. A cette peinture vive , vraie sans fiel , il oppose , dans l'apologue des Troglodites , le tableau d'un peuple vertueux devenu sage par le malheur : morceau digne du Portique. Ailleurs il montre la philosophie long-temps étouffée , reparaissant tout-à-coup , regagnant par ses progrès le temps qu'elle a perdu , pénétrant jusque chez les Russes à la voix d'un génie qui l'appelle; tandis que chez d'autres peuples de l'Europe ,
(1) 9 roj. in- 12. Amsterdam, 1731.
NOTICE. xi.
la superstition , semblable à une atmosphère épaisse , empêche la lumière qui les environne de toutes parts d'arriver jusqu'à eux* Enfin , par les principes qu'il établit sur la nature des gouvernement anciens et modernes, il présente le germe de ces idées lumineuses , et développées depuis par l'auteur cbms son grand ouvrage. »
Peut-être d'Alembert va-t-il trop loin dans son éloge , lorsqu'il suppose une intention fine et délicate dans les façons françaises de penser et de s'exprimer , que Montesquieu prête k ses Persans. C'est évidemment un défaut d'avoir fait parler et raisonner des Persans comme des Français 5 on voit que, trop occupé des choses , Montesquieu a dédaigné d'éviter le contre-sens que présente la forme , et sans lequel il eût été fréquemment gêné dans le développement de ses idées.