LITRE XXI, CHAP. XX
Ce qui se passa en Angleterre donnera une idée de ce qu'on fît dans les autres pays. Le roi Jean (i) ayant fait emprisonner les Juifs pour ayoir leur bien , il y en eut peu qui n'eussent au moins quelque œil crevé : ce roi faisait ainsi sa chambre de justice. Un d'eux , à qui on arracha sept dents , une chaque jour , donna dix mille marcs d'argent à la huitième. Henri III tira d'Aaron , juif d'Yorck , quatorze mille marcs d'argent , et dix mille pour la reine. Dans* ces temps-là , on faisait violemment ce qu'on fait aujourd'hui en Pologne avec quelque mesure. Les rois , ne pouvant fouiller dans la bourse de leurs sujets , à cause de leurs privilèges , mettaient à la torture les Juifs , qu'on ne regardait pas comme citoyens.
Enfin , il s'introduisit une coutume qui confisqua tous les biens des Juifs qui embrassaient le christianisme. Cette coutume si bizarre , nous la savons par la loi (2) qui l'abroge. On en a donné des raisons bien vaines $ on a dit qu'on voulait les éprouver , et faire en sorte qu'il ne restât rien de l'esclavage du démon. Mais il est visible que cette confiscation était une espèce de droit (3) d'amortissement, pour le prince ou pour les seigneurs, des taies qu'ils levaient sur les Juifs , et dpnt ils étaient frustrés lorsque ceux-ci embrassaient le christianisme. Dans ces temps-là , on regardait les hommes comme des terres. Et je remarquerai , en passant , combien on s'est joué de cette nation d'un siècle à l'autre : on confisquait leurs biens lorsqu'ils voulaient être chrétiens ; et , bientôt après , on les fit brûler lorsqu'ils ne voulurent pas l'être.
Cependant on vit le commerce sortir du sein de la vexation et du désespoir. Les Juifs , proscrits tour à tour de chaque pays , trouvèrent le moyen de sauver leurs effets. Par-là , ils rendirent pour jamais leurs retraites fixes; car, tel prince qui voudrait bien se défaire d'eux , ne serait pas pour cela d'humeur à se défaire de leur argent.
Ils inventèrent les lettres de change (4); et , par ce moyen, le commerce put éluder la violence, et se maintenir partout, le négociant le plus riche n'ayant que des biens invisibles , qui pouvaient être envoyés partout , et ne laissaient de trace nulle part.
(1) Slowe , in his Survey ofLondon , liv.1 III , p. 54. — (3) Édit donné à Basvillele 4 avril 1399. — (5) En France , les Juif» étaient serfs , mainmortables, el les seigneurs leur succédaient. M. Brussel rapporte un accord de Tan 1206 , entre le roi et Thibaut, comte de Champagne , par lequel il était convenu que les Juifs de l'un ne prêteraient point dans les terres de l'autre. — (4) On sait que , sous Philippe-Auguste et sous Philippe-le-Long , les Juifs , chassés de France , se réfugièrent en Lombardie, et que là ils donnèrent aux négocians étrangers et aux voyageurs, des lettres secrètes sur ceux à qui ils avaient confié leurs effeU en France, qui furent acquittées*
3i8 DE L'ESPRIT DES LOIS.
Les théologiens furent obligés de restreindre leurs principes ; et le commerce , qu'on avait violemment lié avec la mauvaise foi , rentra , pour ainsi dire, dans le sein de la probité.
Ainsi , nous devons aux spéculations des scolastiques tous les malheurs (i) qui ont accompagné la destruction du commerce: et à l'avarice des princes l'établissement d'une chose qui le met en quelque façon hors de leur pouvoir. ,
Il a fallu , depuis ce temps , que les princes se gouvernassent avec plus de sagesse qu'ils n'auraient eux-mêmes pense; car , par l'événement , les grands coups d'autorité se sont trouvés si maladroits , que c'est une expérience reconnue , qu'il n'y a plus que la bonté du gouvernement qui donne de la prospérité.
On a commencé à se guérir du machiavélisme , et on s'en guérira tous les jours. Il faut plus de modération dans les conseils. Ce qu'on appelait autrefois des coups d'état ne serait aujourd'hui, indépendamment de l'horreur , que des imprudences.
Et il est heureux pour les hommes d'être dans une situation oii , pendant que leurs passions leur inspirent la pensée d'être méchans, ils ont pourtant intérêt de ne pas l'être.