‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 455 sur 854 · LIVRE XXI, CHAP. XXL 3ig · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CHAP. XXL 3ig

Les Portugais trafiquèrent aux Indes en conquérans : les lois gênantes (i) que les Hollandais imposent aujourd'hui aux petits princes indiens sur le commerce , les Portugais les ayaient établies avant eux.

La fortune de la maison d'Autriche fut prodigieuse. Charles- Quint recueillit la succession de Bourgogne, de Castille et d'Ara-' gon; il parvint à l'empire $ et , pour lui procurer un nouveau genre de grandeur , l'univers s'étendit , et l'on vit paraître un monde nouveau sous son obéissance.

Christophe Colomb découvrit l'Amérique ; et , quoique l'Espagne n'y envoyât point de forces qu'un petit prince de l'Europe n'eut pu y envoyer tout de même , elle soumit deux grands empires et d'autres grands états.

Pendant que les Espagnols découvraient et conquéraient du côté de l'occident , les Portugais poussaient leurs conquêtes et leurs découvertes du côté de l'orient : ces deux nations se rencontrèrent; elles eurent recours au pape Alexandre VI , qui fit la célèbre ligne de démarcation , et jugea un grand procès.

Mais les autres nations de l'Europe ne les laissèrent pas jouit tranquillement de leur partage : les Hollandais chassèrent les Portugais de presque toutes les Indes orientales , et diverses nations firent en Amérique des établissemens.

Les Espagnols regardèrent d'abord les terres découvertes comme des objets de conquête : des peuples plus raffinés qu'eux trouvèrent qu'elles étaient des objets de commerce , et c'est là-dessus qu'ils dirigèrent leurs vues. Plusieurs peuples se sont conduits avec tant de sagesse , qu'ils ont donné l'empire à des compagnies de négocians , qui , gouvernant ces états éloignés uniquement pour le négoce , ont fait une grande puissance accessoire , sans embarrasser l'état principal.

Les colonies, qu'on y a formées sont sous un genre de dépendance dont on ne trouve que peu d'exemples dans les colonies anciennes , soit que celles d'aujourd'hui relèvent de l'état même , ou de quelque compagnie commerçante établie dans cet état.

L'objet de ces colonies est de faire le commerce à de meilleures conditions qu'on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous les avantages sont réciproques. On a établi que la métropole seule, pourrait négocier dans la colonie ; et cela avec grande raison , parce que le but de l'établissement a été l'extension du commerce, non la fondation d'une ville ou d'un nouvel empire. Ainsi , c'est encore une loi fondamentale de l'Europe, que tout commerce avec une colonie étrangère est regardé comme un pur (0 Voyez la relation do François Pirard , part. II , cb. XV.

320 t>E L'ESPRIT DES LOIS,

monopole punissable par les lois du pays ; et il ne faut pas juger de cela par les lois et les exemples des anciens (i) peuples , qui n'y sont guère applicables.

U est encore reçu, que le commerce établi entre les métropoles n'entraîne point une permission pour les colonies , qui restent toujours en état de prohibition.

Le désavantage des colonies , qui perdent la liberté du commerce , est visiblement compensé par la protection de la métropole (2) , qui la défend par ses armes , ou la maintient par ses lois.

De là suit une troisième loi de l'Europe , que , quand le commerce étranger est défendu avec la colonie , on ne peut naviguer dans ses mers que dans les cas établis par les traités.

Les nations , qui sont à l'égard de tout l'univers ce que les particuliers sont dans un état , se gouvernent , comme eux , par le droit naturel et par les lois qu'elles se sont faites. Un peuple peut céder à un autre la mer , comme il peut céder la terre. Les Carthaginois exigèrent (3) des Romains qu'ils ne navigueraient pas au-delà de certaines limites , comme les Grecs avaient exigé du roi de Perse , qu'il se tiendrait toujours éloigné des côtes de la mer (4) de la carrière d'un cheval.

L'extrême éloignement de nos colonies n'est point un inconvénient pour leur sûreté ; car, si la métropole est éloignée pour les défendre , 'les nations rivales de la métropole ne sont pas moins éloignées pour les conquérir.

De plus , cet éloignement fait que ceux qui vont s'y établir ne peuvent prendre la manière de vivre d'un climat si différent ; ils sont obligés de tirer toutes les commodités de la vie du pays d'où ils sont venus. Les Carthaginois (5) , pour rendre les Sardes et les Corses plus dépendans , leur avaient défendu , sous peine de la vie, de planter, de semer, et de faire rien de semblable : ils leur envoyaient d'Afrique des vivres. Nous sommes parvenus au même point, sans faire des lois si dures. Nos colonies des îles Antilles sont admirables : elles ont des objets de commerce que nous n'avons ni ne pouvons avoir ; elles manquent de ce qui fait l'objet du nôtre.

L'effet de la découverte de l'Amérique fut de lier à l'Europe

(1) Excepté le* Carthaginois, comme on voit par le traité qui termina la première guerre punique. — (a) Métropole est, dans -le langage àcs anciens , l'élat qui a fondé la colonie. — (3) Polybc , liv. III. —(4) l# roi de Perse s'obligea , par un traité, de ne naviguer avec aucun vii**»u de guerre au-delà des roches Scyanées et des îles Chélidon icônes. (P^1- > Vie de Cimon,) — (5) Arislote, De* choses merveilleuses $ Tile-Livc, liv. VII de la seconde décade.

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