‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 473 sur 854 · LIVRE XXÎI, CHAP. X* 33Î · texte numérisé non relu

LIVRE XXÎI, CHAP. X* 33Î

rareté on une abondance relative : par exemple , quand la France a plus besoin d'avoir des fonds en Hollande que les Hollandais n'ont besoin d'en avoir en France , l'argent est appelé commun en France et rare en Hollande; et vite versa.

Supposons que le change avec la Hollande soit à cinquantequatre. Si la France et la Hollande ne composaient qu'une ville , on ferait comme l'on fait quand on donne la monnaie d'un écu ; le Français tirerait de sa poche trois livres, et le Hollandais tirerait de la sienne cinquante-quatre gros. Mais comme il y a de la distance entre Paris et Amsterdam, il faut que celui qui me donne , pour mon écu de trois livres , cinquante-quatre gros qu'il a en Hollande , me donne une lettre de change de cinquantequatre gros sur la Hollande. II n'est plus ici question de cinquante* quatre gros , mais d'une lettre de cinquante-quatre gros. Ainsi , pour juger (i) de la rareté ou de l'abondance de l'argent , il faut savoir s'il y a en France plus de lettres de cinquante-quatre gros destinées pour* la France, qu'il n'y a d'écus destinés pour la Hollande. S'il y a beaucoup de lettres offertes par les Hollandais , et peu d'écus offerts par les Français , l'argent est rare en France et commun en Hollande j et il faut que le change hausse , et que pour mon écu on me donne plus de cinquante-quatre gros ; autrement , je ne le donnerais pas ; et vice versa.

On voit que les diverses opérations du change forment un compte de recette et de dépense qu'il faut toujours solder; et qu'un état qui doit ne s'acquitte pas plus avec les autres par le change, qu'un particulier ne paie une dette en changeant de l'argent. «

Je suppose qu'il n'y ait que trois états dans le monde, la France, l'Espagne , et la Hollande; que divers particuliers d'Espagne dussent en France la valeur de cent mille marcs d'argent , et que divers particuliers de France dussent en Espagne cent dix mille marcs , et que quelque circonstance fît que chacun , en Espagne et en France , voulut tout à coup retirer son argent : que feraient les opérations du change ? Elles acquitteraient réciproquement ces deux nations de la somme de cent mille marcs : mais la France devrait toujours dix mille marcs en Espagne ; et les Espagnols auraient toujours des lettres sur la France pour dix mille marcs , et la France n'en aurait point du tout sur l'Espagne.

Que si la Hollande était dans un cas contraire avec la France , et que , pour solde , elle lui dut dix mille marcs , la France pourrait payer l'Espagne de deux manières , ou en donnant à ses créan-

(i) Il y a beaucoup d'argent dans une place, lorsqu'il y a plus d'argent que de papier 3 il y en a peu, lorsqu'il y a plus de papier que d'argent.

ciers en Espagne des lettres sur ses débiteurs de Hollande pouf dix mille marcs , ou bien en envoyant dix mille marcs d'argent en espèces en Espagne.

Il suit de là que , quand un état a besoin de remettre une somme d'argent dans un autre pajs , il est indiffèrent , par la nature de la cbose , que l'on y voiture de l'argent , ou que l'on prenne des lettres de change. L'avantage de ces deux manières de payer dépend uniquement des circonstances actuelles ; il faudra voir ce qui, dans ce moment, donnera plus de gros en Hollande, ou l'argent porté en espèces (i) , ou une lettre sur la Hollande de pareille somme.

Lorsque même titre et même poids d'argent en France me rendent même poids et même titre d'argent en Hollande, on dit que le change est au pair. Dans l'état actnel des monnaies (2) , le pair est à peu près à cinquante-quatre gros par écu : lorsque le change sera au-dessus de cinquante-quatre gros , on dira qu'il est haut ; lorsqu'il sera an-dessous , on dira qu'il est bas.

Pour savoir si , dans une certaine situation du change , l'état gagne ou perd , il faut le considérer comme débiteur , comme créancier , comme vendeur , comme acheteur. Lorsque le change est plus bas que le pair , il perd comme débiteur , il gagne comme créancier; il perd comme acheteur, il gagne comme vendeur. On sent bien qu'il perd comme débiteur : par exemple, la France devant à la Hollande un certain nombre de gros , moins son écu Vaudra de gros , plus il lui faudra d'écus pour payer ; au contraire , si la France est créancière d'un certain nombre de gros , moins chaque écu vaudra de gros , plus elle recevra d'écus. L'état perd encore comme acheteur : car il faut toujours le même nombre de gros pour acheter la même quantité de marchandises ; et , lorsque le change baisse , chaque écu de France donne moins de gros. Par la même raison , l'état gagne comme vendeur : je vends ma marchandise en Hollande le même nombre de gros oue je la vendais; j'aurai donc plus d'écus en France lorsque avec cinquante gros je me procurerai un écu , que lorsqu'il m'en faudra cinquante-quatre pour avoir ce même écu. Le contraire de tout ceci arrivera à l'autre état : si la Hollande doit un certain nombre d'écus , elle gagnera ; et si on les lui doit , elle perdra : li elle vend , elle perdra ; si elle achète , elle gagnera.

Il faut pourtant suivre ceci : lorsque le change est au-dessous du pair; par exemple, s'il est à copiante au lien d'être à cinquante-quatre , il devrait arriver que la France , envoyant par le change cinquante-quatre mille écus en Hollande , n'achèterait de marchandises que pour cinquante mille ; et que , d'un autre . (1) Les frais de la voiture et de l'assurance déduits. — (2) En 1744.

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