‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 718 sur 854 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des servitudes.

Il est dit dans la loi des Bourguignons (3) que , quand ces peuples s'établirent dans les Gaules , ils reçurent les deux tiers des terres et le tiers des serfs. La servitude de la glèbe était donc établie dans cette partie de la Gaule avant l'entrée des Bourguignons (4).

La loi des Bourguignons , statuant sur les deux nations , distingue formellement (5) , dans Tune et dans l'autre, les nobles, les ingénus et les serfs. La servitude n'était donc point une chose particulière aux Romains , ni la liberté et la noblesse une chose particulière aux barbares.

Cette même loi dit (6) que , si un affranchi bourguignon n'avait point donné une certaine somme à son maître , ni reçu une portion tierce d'un Romain , il était toujours censé de la famille de son maître. Le Romain propriétaire était donc libre , puisqu'il n'était point dans la famille d'un autre; il était libre , puisque sa portion tierce était un signe de liberté.

Il n'y a qu'à ouvrir les lois saliques et ripuaires pour voir que

(1) De Moribus Germanorum. — (») Et dans celui des Wisigoll» . — (3) Tit. LIV. — (4) Ola est confirmé par tout le litre du Code de agricoles et censitis et colonie. — (à) Si dent t m optimati Burgundiom vtl Romano nobili ex eus se rit (Tit. XXVI , 5 1) ; ©t, Si mediocribus personis ingtnuis , tàm Burgundiombus quàm Romanis. (lbid.§. a.)— (6) Tiu LVU. 1. * 33

5i4 DE L'ESPRIT DES LOIS.

les Romains ne vivaient pas plus dans la servitude chez les Francs

que chez les autres conquérans de la Gaule.

M. le comte de Doulainvilliers a manqué le point capital de son système ; il n'a point prouvé que les Francs aient fait un règlement général qui mît les Romains dans une 'espèce de servitude.

Comme son ouvrage est écrit sans aucun art , et qu'il y parle avec cette simplicité , cette franchise et cette ingénuité de l'ancienne noblesse dont il était sorti , tout le monde est capable de juger , et des belles choses qu'il dit , et des erreurs dans lesquelles il tombe. Ainsi je ne l'examinerai point ; je dirai seulement qu'il avait plus d'esprit que de lumières , plus de lumières que de savoir : mais ce savoir n'était point méprisable , parce que de notre histoire et de nos lois il savait très-bien les grandes choses.

M. le comte de Boulainvilliers et M. l'abbé Dubos ont fait chacun un système , dont l'un semble être une conjuration contre le tiers-état , et l'autre une conjuration contre la noblesse. Lorsque le Soleil donna à Phaéton son char à conduire , il lui dit : « Si » vous montez trop haut , vous brûlerez la demeure céleste ; si w vous descendez trop bas , vous réduirez en cendres la terre : » n'allez point trop à droite , vous tomberiez dans la constellait tion du Serpent ; n'allez point trop à gauche , vous iriez dans » celle de l'Autel : tenez-vous entre les deux (i). »

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