‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 720 sur 854 · LIVRE XXX, CHAP. XI. 5i · texte numérisé non relu

LIVRE XXX, CHAP. XI. 5i

dans' le commencement de la première , il y avait dans les villes à peu près la même administration que chez les Romains , des corps de bourgeoisie , un sénat, des cours de judicature; on ne trouve guère , vers le commencement de la troisième , qu'un seigneur et des serfs.

Lorsque les Francs , les Bourguignons et les Goths faisaient leurs invasions , ils prenaient l'or , l'argent , les meubles , les vé terriens , les hommes , les femmes , les garçons , dont l'armée pouvait se charger; le tout se rapportait en commun , et l'armée le partageait (i). Le corps entier de l'histoire prouve qu'après le premier établissement , c'est-fc-dire , après les premiers ravages , ils reçurent à composition les habitai» , et leur laissèrent tous leurs droits politiques et civils. C'était le droit des gens de ces tempslà ; on enlevait tout dans la guerre , on accordait tout dans la paix. Si cela n'avait pas été ainsi , comment trouverions-nous dans les lois saliques et bourguignones tant de dispositions contradictoires à la servitude générale des hommes?

Mais ce que la conquête ne fit pas , le même droit des gens (a), qui subsista après la conquête , le fit. La résistance , la révolte , la prise des villes , emportaient avec elles la servitude des habir tans. Et comme , outre les guerres que les différentes nations conquérantes firent entre elles , il y eut cela de particulier chez les Francs , que les divers partages de la monarchie firent naître sans cesse des guerres civiles entre les frères ou neveux , dans lesquelles ce droit des gens fut toujours pratiqué , les servitudes devinrent plus générales en France que dans les autres pays : et c'est , je crois , une des causes de la différence qui est entre nos lois françaises et celles d'Italie et d'Espagne , sur les droits des seigneurs. La conquête ne fut que Tafiaire d'un moment; et le droit des gens que l'on y employa produisit quelques servitudes. L'usage du mime droit des gens pendant plusieurs siècles fit que les servi* tudes s'étendirent prodigieusement.

Theuderic (3) , croyant que les peuples d'Auvergne ne lui étaient pas fidèles , dit aux Francs de son partage : « Suivez-moi; » je vous mènerai dans un pays ou vous aurez de l'or , de l'ar- » gent, des captifs , des vêtemens, des troupeaux en abondance ; » et vous en transférerez tous les hommes dans votre pays. »

Après la paix (4) qui se fit entre Gontrand et Chilpéric , ceux qui assiégeaient Bourges ayant eu ordre de revenir , ils amenèrent

formaient des corps particuliers : c'étaient ordinairement des affranchis ou descendans d'affranchis.— (1) Voyez Grégoire de Tours, liv. II, chap. xxvn } Aimoin, liv. I, chap. xn. — (a) Voyez les vies des Saints citées ci-après , page 5i6. — (3) Grégoire de Tours , liv. III. — (4) Ibid* liv. VI, chap. xxxi»

5i6 DE L'ESPRIT DES LOIS-

tant de butin , qu'ils ne laissèrent presque dans le pays ni hommes ni troupeaux.

Théodoric , roi d'Italie , dont l'esprit et la politique étaient de se distinguer toujours des autres rois barbares , envoyant son armée dans la Gaule , écrit au général (i) : « Je yeux qu'on suive » les lois romaines , et que vous rendiez les esclaves fugitifs à » leurs maîtres : le défenseur de la liberté ne doit point favoriser » l'abandon de la servitude. Que les autres rois se plaisent dans » le pillage et la ruine, des villes qu'ils ont prises : nous voulons » vaincre de manière que nos sujets se plaignent d'avoir acquis » trop tard la sujétion. » Il est clair qu'il voulait rendre odieux les rois des Francs et des Bourguignons , et qu'il faisait allusion à leur droit des gens.

Ce droit subsista dans la seconde race. L'armée de Pépin , étant entrée en Aquitaine , revint en France chargée d'un nombre infini de dépouilles et de serfs , disent les annales de Metz (a).

Je pourrais citer des autorités (3) sans nombre. Et comme , dans ces malheurs , les entrailles de la charité s'émurent ; comme plusieurs saints évéques , voyant les captifs attachés deux à deux , employèrent l'argent des églises , et vendirent même les vases sacrés pour en racheter ce qu'ils purent; que de saints moines s'y employèrent (4); c'est dans les vies des Saints que l'on trouve les plus grands éclaircissemens sur cette matière. Quoiqu'on puisse reprocher aux auteurs de ces vies d'avoir été quelquefois un peu trop crédules sur des choses que Dieu a certainement faites , si elles ont été dans l'ordre de ses desseins , on ne laisse pas d'en tirer de grandes lumières sur les mœurs et les usages de ces temps-là.

Quand on jette les yeux sur les monumens de notre histoire et de nos lois , il semble que tout est mer , et que les rivages mêmes manquent à la mer (5). Tous ces écrits froids , secs , insipides et durs , il faut les lire , il faut les dévorer , comme la Fable dit que Saturne dévorait les pierres.

Une infinité de terres que des hommes libres f aisaienf valoir (6),

(î) Lelt. 45 , liv. III , dans Cassiodore. —(a)Sur l'an 765. Innumerabilibus spoliië et captivis totus Me exercitus dit a tus in F ranci am reversas est. —(3) Annales de Fulds, année j5q jPati! Diacre, de Gestis Langobardorum , liv. III , cfaap xxx , et liv. IV , cliap. 1 $et le» vies des Saints citées à la note suivante. — (4) Voyez les Vies de Saint-Épiphane» de Saint-Eptadîus, tle Saint-Césaire, de Saint-Fidole , de Sa i nt-Porc i en, 6t Saint-Trévérius, de Saint- Eusichius, et de Saint-Léger, les miracles de Saint-Julien.

— (5) Dcerant quoque littora ponto.

Ovin. Meta m. Lib. I.

— (G) Les colons mêmes n'étaient pas tous serfs : voyez les Lots XVÏIÎ et XXUI, au Code de Agricoles et ctnsitis et colonis, et la XXe du même titre*

z LIVRE XXX, CHAP. XL 5i7

se changèrent en main-mortables : quand un pays se trouva privé / des hommes libres qui l'habitaient , ceux qui avaient beaucoup i de serfs prirent ou se firent céder de grands territoires , et y bârr tirent des villages , comme on le voit dans diverses Chartres. D'un r autre côté , les hommes libres qui cultivaient les arts se trouvèrent r être des serfs qui devaient les exercer : les servitudes rendaient < aux arts et au labourage ce qu'on leur avait 6 té. t

Ce fut une chose usitée , que les propriétaires des terres les

donnèrent aux églises pour les tenir eux-mêmes à cens , croyant r participer par leur servitude à la sainteté des églises.

Page 1