‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 765 sur 854 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

État de l'Europe du tempe de Ckarle*-M cartel.

Charles-Martel , qui entreprit de dépouiller le clergé , se trouva dans les circonstances les plus heureuses. Il était craint et aimé des gens de guerre , et il travaillait pour eux ; il avait le prétexte de ses guerres contre les Sarrasins (1); quejque haï qu'il fût du. clergé , il n'en avait aucun besoin ; le pape , à qui il était nécessaire , lui tendait les bras : on sait la célèbre ambassade (2) que lui envoya Grégoire III. Ces deux puissances furent très-unies „ parce qu'elles ne pouvaient se passer l'une de l'autre : le pape avait besoin des Francs pour le soutenir contre les Lombards et contre les Grecs ; Charles-Martel avait besoin du pape pour humilier les Grecs , embarrasser les Lombards , se rendre plus respectable chez lui , et accréditer les titres qu'il avait , et ceux que lui ou ses enfans pourraient prendre (3)^ Il ne pouvait donc manquer son entreprise.

Saint Eucher , évêque d'Orléans , eut une vision qui étonna les princes. Il faut que je rapporte à ce sujet la lettre (4) que les évéques , assemblés à Reims , écrivirent à Louis-le-Germanique ,

(1) Voyez les Annales de Melz. — (a) Epistolamquoque, decreto romanorum principum , sibi pr&dictiu prœsul Greçorius miserai, qubd sesc populus romanus , relictâ imper at or is dominât ione , ad suam dejensionem et inviciam cleme7tiiam.com/ertere voluisset. ( Annales de Metz, sur l'an 74i.«». ) Eo pacto patrato , ut à partit* us imperatorU recède re t. (Frédégaire. ) — (3) On peut voir dans les auteura de ces tctnps-U» l'impresaion que l'autorité de tant de papes fil sur l'esprit des Français. Quoique le toi Pépia eût déjà été couronné par l'archevêque de Mayence, il regarda l'onction qu'il reçut du pape Etienne comme une chose qui le confirmait dans tous ses droits. — (4) Anne 858 %apud Carisiacum , édiL de Balnze, tome II | page iol. *

qui était entré dans les terres de Charles-le-Chauve , parce qu'elle est très-propre à nons faire voir quel était, dans ces temps-là , l'état dei choses, et la situation des esprits. Ils disent (i) que « saint Eucher ayant été ravi dans le ciel , il vit Charles-Martel » tourmenté dans l'enfer inférieur par l'ordre des saints qui » doivent assister avec Jésus-Christ au jugement dernier > qu'il » avait été condamné à cette peine avant le temps, pour avoir dé- » pouillé les églises de leurs biens , et s'être par-là rendu coupable » des péchés de tous ceux qui les avaient dotées ; que le roi Pépin » fit tenir à ce sujet un concile ; qu'il fit rendre aux églises tout » ce qu'il put retirer des biens ecclésiastiques; que , comme il » n'en put ravoir qu'une partie à cause de ses démêlés avec Vaifre, » duc d'Aquitaine , il fit faire en faveur des églises des lettres » précaires du reste (2) , et régla que les laïques paieraient une « dîme des biens qu'ils tenaient des églises , et douze deniers pour » chaque maison ; que Charlemagne ne donna point les biens de » l'église j qu'il fit , au contraire , un Capitulaire par lequel il » s'engagea , pour lui et ses successeurs , de ne les donner jamais ; » que tout ce qu'ils avancent est écrit , et que même plu ISeurs » d'entre eux l'avaient entendu raconter à Louis-Je*-Débonnaire , » père des deux rois. »

Le règlement du roi Pépin, dont parlent les évéques , fut fait dans le concile tenu à Leptines (3). L'église y trouvait cet avantage , que ceux qui avaient reçu de ces biens ne les tenaient plus que d'une manière précaire j et que d'ailleurs elle en recevait la dîme , et douze deniers pour chaque case qui lui avait appartenu. Mais c'était un remède palliatif, et le mal restait toujours.

Cela même trouva de la contradiction , et Pépin fut obligé de faire un autre Capitulaire (4) , oh il enjoignit à ceux qui tenaient de ces bénéfices de payer cette dîme et cette redevance, et même d'entretenir les maisons de l'évêché ou du monastère , sous peine de perdre les biens donnés. Charlemagne* renouvela les règlemen#de Pépin (5).

Ce que les évêques disent dans la même lettre , que Charle-

(1) Anno 858 , apud Carisiacum, édit. de BalAse , tome IF, art. 7 , page 109. — (a) Precaria, qubd precibus uterykim conceditur, dit Cujaa dans ses note» sur le livre I des Fiefs. Je trouve dans un diplôme du roi Pépin , daté de U troisième année de son règne, que ce prince n'établit pas le premier ces lettres précaires; il en cite une faite par le maire Ébroin, et continuée depuis. Voyez le diplôme de ce roi dan» le tome V des Historiens de France des Bénédictins, art. 6. — (3) L*sn 743. Voyez le livre V des Capîtulaires , art. 3 , édit. de Baluae, page 82Ô. — (4) Celui de Metz, de Tan 756, art. 4. — (5) Voyez son capitulaire de Tan 8o3, donné à Worms, édit. de Balnze , page 4j 1 , où il règle le contrat précaire; et celui de Francfort, de l'an 794, page 267, art. 34, sur les réjarationa des maisons j et cela* de l'an 800, page33o«

Page 1