‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 94 sur 854 · LIVRE VI, CHAR'' XL · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAR'' XL

Porciâ (1). On ne remarqua pas que la république en (ut plus mal réglée , et il n'en résulta aucune lésion de police.

Cette loi Valérîenne , qui défendait aux magistrats toute voie de fait contre un citoyen qui avait appelé au peuple , n'infligeait à celui qui 7 contreviendrait que la peine d'être réputé méchant (2).

CHAPITBE ZIL

De la puissance des peines.

• L'EXVÉ&lEirGB a fait remarquer que , dans les pays oh les peines sont douces , l'esprit du citoyen en est frappé , comme il Test ailleurs par les grandes.

Quelque inconvénient se fait-il sentir dans un état , un gouvernement violent veut soudain le corriger ; et , au lieu de songer à faire exécuter les anciennes lois , on établit une peine cruelle qui arrête le mal sur-le-champ. Mars on use le ressort du gouvernement : l'imagination se fait à cette grande peine , comme elle s'était faite à la moindre $ et , comme on diminue la crainte pour celle-ci , l'on est bientôt forcé d'établir l'autre dans tous les cas. Les vols sur les grands chemins étaient communs dans quelques états ; on voulut les arrêter : on inventa le supplice de la roue , qui les suspendit pendant quelque temps. Depuis ce temps , on a volé , comme auparavant , sur les grands chemins.

De nos jours , la désertion fut très-fréquente : on établit la peine de mort contre les déserteurs , et la désertion n'est pas di-\ minuée. La raison en est bien naturelle : un soldat , accoutumé tous les jours à exposer sa vie , en méprise , ou se flatte d'en mépriser le danger. Il est tous les jours accoutumé à craindre la honte ; il fallait donc laisser une peine .(3} qui faisait porter une flétrissure pendant la vie. On a prétendu augmenter la peine , et on l'a réellement diminuée.

H ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes ; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on examine la cause de tous les relâchemens ; ou verra qu'elle vient de l'impunité des crimes , et non pas de la modération des peines.

Suivons la nature , qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau ; et que la plus, grande partie de la peine soit l'infamie de la souffrir.

Que, s'il se trouve des pays ou la honte ne soit pas une suite du

(j) Ltx Porciapro tergo civium lato. Bile fut faite en 454 delà fondation de Rome. — (a) Nihil ultra quant improhè factum adjicit, (Tile~ lave.) — (3) On fendait le nez, ou coupait les oreilles.

supplice , cela vient de la tyrannie , qui a infligé les mêmes peines aux scélérats et 'aux gens de bien.

Et , si vous en voyez d'autres où les hommes ne sont retenus que par des supplices cruels , comptez encore que cela vient , en grande partie , de la violence du gouvernement , qui a employé ces supplices pour des fautes légères.

Souvent un législateur qui veut corriger un mal , ne songe qu'à

cette correction : ses yeux sont ouverts sur cet objet , et fermés

y sur les inconvéniens. Lorsque le mal est une fois corrigé , on ne

^i voit plus que la dureté du législateur : mais il reste un vice dans

V y l'état , que cette dureté a produit ; les esprits sont corrompus , ils

] se sont accoutumés au despotisme.

Ly sandre (i) ayant remporté la victoire sur les Athéniens , on

jugea les prisonniers ; on accusa le* Athéniens d'avoir précipité

tous les captifs de deux galères , et résolu , en pleine assemblée ,

de couper le poing aux prisonniers qu'ils feraient. Ils furent tous

égorgés , excepté Adymante , qui s'était opposé à ce décret.

Lysandre reprocha à Philoclès , avant de le faire mourir , qu'il

ayait dépravé les esprits et fait des leçons de cruauté à toute la Grèce .

« Les Argiens , dit Plutarque (2) , ayant fait mourir quinze

» cents de leurs citoyens , les Athéniens firent apporter les sacri-

» fices d'expiation , afin qu'il prat aux dieux dé détourner du

» cœur des Athéniens une si cruelle pensée. »

/ Il y a deux genres de corruption ; l'un , lorsque le peuple n'ob-

, /serve point les lois j l'autre , lorsqu'il est corrompu par les lois :

(/nal incurable , parce qu'il est dans le remède même.

Page 1