‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 96 sur 854 · LIVRE VI, CHAP. XIIL · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. XIIL

Ce qui n'a point l'apparence d'un crime est là sévèrement puni ; par exemple , un homme qui hasarde de l'argent au jeu est puni de mort.

Il est vrai que le caractère étonnant de ce peuple opiniâtre , capricieux , déterminé , bizarre , et qui braye tous les périls et tous les malheurs , semble , à la. première vue , absoudre ses législateurs de l'atrocité de leurs lois. Mais des gens qui naturellement méprisent la mort , et qui s'ouvrent le ventre pour la moindre fantaisie , sont-ils corrigés ou arrêtés par la yue continuelle des supplices ? et ne s'y familiarisent-ils pas ?

Les relations nous disent, au sujet de l'éducation des Japonais , qu'il faut traiter les enfans ayec douceur , parce qu'ils s'obstinent contre les peines ; que les esclaves ne doivent point être trop rudement traités , parce qu'ils se mettent d'abord en défense. Par l'esprit qui doit régner dans le gouvernement domestique , n'aurait-on pas pu juger de celui qu'on devait porter dans le gouvernement politique et civil ?

Un législateur sage aurait cherché à ramener les esprits par un juste tempérament des peines et des récompenses ; par des maximes de philosophie , de morale et de religion , assorties à ces caractères ; par la juste application des règles de l'honneur ; par le supplice de la honte ; par la jouissance d'un bonheur constant et d'une douce tranquillité ; et , s'il avait craint que les esprits , accoutumés à n'être arrêtés que par une peine cruelle , ne pussent plus l'être par une plus douce , il aurait agi (i) d'une manière sourde et insensible ; il aurait dans les cas particuliers les plus graciables , modéré la peine du crime , jusqu'à ce qu'il eût pu parvenir à la modifier dans tous les cas.

Mais le despotisme ne connaît point ces ressorts.; il ne mène pas par ces voies. Il peut abuser de lui ; mais c'est tout ce qu'il peut faire. Au Japon , il a fait un effort;, il est devenu plus cruel que lui-même.

. Des âmes partout effarouchées et pendues plu* atroces n'ont pu être conduites que par une atrocité plus grande.

Voilà l'origine , voilà l'esprit des lois du Japon; mais elles ont eu plus de fureur que de force. Elles ont réussi à détruire le christianisme ; mais des efforts si inouïs sont une preuve de leur impuissance. Elles ont voulu établir une bonne police , et leur faiblesse a paru encore mieux s

Il faut Kre la relation de l'entrevue de l'empereur et du deyro à Méaco (2). Le nombre de ceux qui y furent étouffés , ou tués

(1) Remarque* bien ceci comme une maxime de pratique , dans les cas où les esprits ont été gâtés par des peines trop rigoureuses. — (a). Recueil des voyages qui ont servi à J'élablif*. de la corap. deo Indes, t. V, p. 2.

le

ar de* garnemens , fut incroyable 5 on enleva les jeunes filles et es garçons; on les retrouvait tous les jours exposes dans des lieux publics , à des heures indues , tous nus , cousus dans des sacs de toile , afin qu'ils ne connussent pas les lieux par où ils avaient passe' 5 on vola tout ce qu'on voulut ; on fendit le ventre à des chevaux pour faire tomber ceux qui les montaient; on renversa des voitures pour dépouiller les dames. Les Hollandais , k qui l'on dit qu'ils ne pouvaient passer la nuit sur des echafauds sans être assassinés , en descendirent, etc.

Je passerai vite sur un autre trait. L'empereur , adonné k des plaisirs infâmes , ne se mariait point: il courait risque de mourir sans successeur. Le deyro lui envoya deux filles très-belles : il en épousa une par respect , mais il n'eut aucun commerce avec elle. Sa nourrice fit chercher les plus belles femmes de l'empire ; tout était inutile. La fille d'un armurier étonna son goAt (1) ; il se détermina : il en eut un fils. Les dames de la cour , indignées de ce qu'il leur avait préféré une personne d'une si basse naissance , étouffèrent l'enfant. Ce crime fut caché k l'empereur : il aurait versé un torrent de sang. L'atrocité des lois en empêche donc l'exécution : lorsque la peine est sans mesure , on est souvent obligé de lui préférer l'impunité.

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