‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 98 sur 854 · LIVRE VI, CHAP. XV · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. XV

reniement , lorsque je vois ce grand peuple changer , à cet égard, dé lois civiles , à mesure qu'il changeait de lois politiques.

Les lots royales , faites pour un peuple compose de fugitifs , d'esclaves et de brigands , furent très-sévères. L'esprit de la république attrait demandé que les décemvirs n'eussent pas mis ces lois dans leurs douze tables \ mais des gens qui aspiraient à la tyrannie n'avaient garde de suivre l'esprit de la république.

Tite-Live (i) dit , sur le supplice de Metius Suffetius , dictateur d'Albe , qui fut condamné par Tullus Hostîlius à être tiré par deux chariots , que ce fut le premier et le dernier supplice où l'on témoigna avoir perdu la mémoire de l'humanité. Il se trompé : la loi des douze tables est pleine de dispositions trèscruelles (2).

Celle qui découvre le mieux le dessein des décemvirs , est la peine capitale prononcée contre les auteurs des libelles et le» poètes. Gela n'est guère du génie de la république , ou le peuple aime k voir les grands humiliés. Mais des gens qui voulaient renverser la liberté craignaient des écrits qui pouvaient rappeler l'esprit de la liberté (3).

Après l'expulsion des décemvirs , presque toutes les lois qui avaient fixé les peines furent ôtées. On ne les abrogea pas expressément} mais , la loi Porcia ayant défendu de mettre à mort un citoyen romain , elles n'eurent plus d'application.

Voilà le temps auquel on peut rappeler ce que Tite-Live (4) dit des Romains , que jamais peuple n'a plus aimé la modération des peines.

Que si l'on ajoute à la douceur des peines le droit qu'avait un accusé de se retirer avant le jugement , on verra bien que les Romains avaient suivi cet esprit que j'ai dit être naturel à la république.

Sylla , qui confondit la tyrannie , l'anarchie , et la liberté , fit les lois Cornéliennes. Il sembla ne faire des règlemens que pour établir des crimes. Ainsi , qualifiant une infinité d'actions du nom de meurtre , il trouva partout des meurtriers ; et , par une pratique qui ne fut que trop suivie , il tendit des pièges , sema de» épines , ouvrit des abîmes , sur le chemin de tous les citoyens.

Presque toutes les lois de Sylla ne portaient que l'interdiction de l'eau et du feu. César y ajouta la confiscation des biens (5),

(1) IiiV. I. — (2) On y trouve le supplice da feu , des peines presque toujours capitales, le vol puni de mort, etc. — (5) Sylla, animé du même esprit que les décemvirs , augmenta comme eux les peines contre les écrivains satiriques. — (4) Liv. I. — (5) Pœnas facinorum auxit, cùm locupleles eô facilius scelere se obligarent, quod integris patrimoniis exulabant, (Suétone , in Julio Ciesare. )

y6 DE L'ESPRIT DES LOIS.

parce que les riches gardant dans l'exil leur patrimoine , ils étaient plus hardis à commettre des crimes.

Les empereurs ayant établi an gouvernement militaire , ils sentirent bientôt qu'il n'était pas moins terrible contre eux que contre les sujets ; ils cherchèrent à le tempérer : ils crurent avoir besoin des dignités , et du respect qu'on avait pour elles.

On s'approcha un peu de la monarchie , et l'on divisa les peines en trois classes (i) : celles qui regardaient les premières personnes de l'état (2) , et qui étaient assez douces ; celles qu'on infligeait aux personnes d'un rang inférieur (3) , et qui étaient plus sévères ; enfin , celles qui ne concernaient que les conditions basses (4) , et qui furent les plus rigoureuses.

Le féroce et insensé Maximin irrita , pour ainsi dire , le gouvernement militaire , qu'il aurait fallu adoucir. Le sénat apprenait , dit Gapitolin (5) , que les uns avaient été mis en croix , les autres exposes aux bêtes , ou enfermés dans des peaux de bétes récemment tuées , sans aucun égard pour les dignités. Il semblait vouloir exercer la discipline militaire , sur le modèle de laquelle il prétendait régler les affaires civiles.

On trouvera, dans les Considération* sur la grandeur des Romains et leur décadence (6) , comment Constantin changea le despotisme militaire en un despotisme militaire et civil , et s'approcha de la monarchie. On y peut suivre les diverses révolutions de cet état , et voir comment on y passa de la rigueur à l'indolence , et de l'indolence à l'impunité.

Page 1