SUR QUELQUES ENDROITS DES COMMENTAIRES
J'avois adopté dans ma jeunesse quelques idées de M. de Voltaire sur la poésie, et sur la manière d'en juger. Les critiques de M. Clément m'ont inspiré quelques réflexions dont je vais rendre compte aux gens de lettres plus instruits que moi qui les jugeront.
M. de Voltaire, en commentant Corneille, a prétendu qu'il ne faut introduire dans le discours que des métaphores qui puissent former une image ou noble, ou agréable. Il condamne ces deux vers d^Héradius :
Et n'eût été Léonce en la dernière guerre , Ce dessein avec lui seroit tombe par terre.
Il blâme sur ce principe ces autres vers èiHéraclius:
^ Le peuple, impatient de se laisser séduire Au premier imposteur armé pour me détruire Qui, s'osant revêtir de ce fantôme aimé, Voudra servir d'idole à son zèle charmé.
Pour sentir, dit-il, combien cela est mal exprimé, mettez en prose ces vers :
* Cet article répond à une critique de Clément, en partie repro-
SruNTIMi:NT 1) LN ACADÉMICIEN, etc. 459
a Le penphî est impatient de se laisser séduire au .«premier imposteur armé pour me détruire, cpii, a s'osaut revêtir de ce lantouie aimé, voudra servir « d'idole à son zélé charmé. »
Ne sera-t-on pas révolté de cette foule d'impropriétés? Peut-on se vêtir d'un fantôme? L'image est-elle juste? Comment peut-on se mettre un fantôme sur le corps? etc.
M. Clément traite rc. scMitinjcnt de M. de Voltaire de ridicule excessif. 11 lattaque d'ime manière plausible en CCS termes :
«La métaphore est principalenuînt consacrée aux n choses intellectuelles qu elle \c\\t rendre sensibles « par des images frappantes. Ainsi, rpiand on dit : Mon a anie s'ouvre à la joie ^ mon cœur s épanouit ^ on em- « prunte Timage d une Heur qui s'ouvre et s'épanouit « aux rayons du soleil. Or, quoiqu'on puisse peindre « cette Heur, on ne peut pas assurément peindre de u même une am(», etc. »
11 me semble qu'on doit répondre à M. Clément: Ce n'est pas de pareilles métaphores que M. de Voltaire parle; elles sont devenues des expressions vulgaires, reçues dans le langage commun. Le premier qui a dit, Moti cœur s ouvre it la j'oie ^ la tristesse ni abat ^ l'espérance nie ranime, a exprimé ces sentiments par des images fortes ci vraies : il a senti son cœur, qui étoit auparavant connue serré et Hétri, se dilater en recevant des consolations: et c'est même ce que des peintres, eu des temps grossiers, ont voulu ligurer
(luite dans une «'(lirion K'conte dos Clieti-J'œuvio de Coiiicille {C Éditeur de 1H17. )
46o SENTIMENT
dans des tableaux d'autel , en peignant des cœurs frappés de rayons qu^on supposoit être ceux de la grâce. La tristesse ne jette point une ame sur le plancher; mais un peintre peut fort bien figurer un homme abattu , terrassé par la douleur, et en figurer un autre qui se relève avec sérénité quand Fespérance lui rend ses forces. Une ame ferme j un cœurdur^ tendre, caché, volage, un esprit lumineux , raffiné, pesant, léger, furent d^abord des métaphores ; elles ne le sont plus , c^est le langage ordinaire. M. de Voltaire parle de celles qu'un poëte invente. Je crois avec lui qu'il faut absolument qu'elles soient toujours justes et pittoresques. Un dessein gui tombe à terre n'a, ce me semble, ni justesse, ni vérité, ni grâce, et il est impossible de s'en faire une idée. M. Clément prétend qu'on peut dire dans une tragédie, un dessein est tombé par terre, parcequ'on dit dans la conversation ce dessein a échoué. Je crois qu'il se trompe. Je pense que le premier qui s'avisa de dire, mes desseins ont échoué, se servit d'une métaphore hardie, noble, frappante, et très pittoresque. L'idée en étoit prise d'un naufrage, et les desseins étoient mis à la place de l'homme ; c'étoit proprement l'homme qui faisoit naufrage. Il est d'usage de dire qu'un dessein a échoué; ce n'est plus une métaphore. C'est aujourd'hui le mot prQpre. U n^en est pas de même de tomber par terre; c'est une invention du poëte, elle n'a rien de pittoresque ni de noble; et ce vers ne me parott pas plus élégant que celui-ci .
Et n'eût été Léonce en la dernière guerre.
Il me semble aussi que personne n'approuvera un
l) TN ACADI':M[CII<N de LYON. 461
unpostcur (|iii, s\isatU revêtir d" an fantôme ahnd, sot il Unie a un zèle cluinné. Si ((iickjiriin s'avisoit aiijour- (1 Imi de nous donner de tels vers, je ne pense pas qu on tionvat nn senl honiine cpii osât en prendre la dc'lense.
On a hianié dans V.hidrotnaque ee vers (TOreste, qui compare kîs Tenx dc^ son amour anx leux (jni consument Froie,
iii iilr (le |»liis (l(; Iciix (|M(' je n on alliiinai.
On cond;unne c(* vers dWrons dans Brutiis, où Arons dit en [)arlant de s remparts de Home,
Du sati^ «lui les inoiulc ils scimMciiI ('In .îuK's.
En eflet, ces li|;nres sont trop recherchées, trop hors de la natine. Le fanUmie (luné dont on se revêt pour servir d idole an zèle charmé, paroît encore plus défectueux; c'est ce c[ue le P. IJouhours appelle du Nervèze, dans sa Manière de bien penser.
Souvent il arrive que des vers louches, obscurs, ma) construits, h('*ris«;(^^ i\r fijjun^s outrées, et même remplis de solécismes , Font f juelque iîhision sur le théâtre. La rè^jle que doniHî M. de Voltain*, pour discerner ces vers, me })aroît asscv, sure. Dépouillez ces vers delà rime et de rharmoni(% réduisez-les en prose, alors le défaut se montre à nu , connue la dillormité d un corps qu'on a (h'pouilh' (\c sa parure.
Je me souviens d'avoir entcnidu réciter ( es vers, dans une tra;M''(lic fort cMiaordinaire,
Du s.nij; <lf* iNOiims avec >()iii icnirilli , Autour d uij va.îf-' alTrcux <io»il il ri(jit rcinpli.
46a SENTIMENT
Aa fond d« ton paItU j'ai nuseniblé leur troupe , Tous se sont abreuvés d« cette horrible coupe.
Réduisez ces vers en prose, et voyez sî vous pouvez eu faire quelque chose d'ÎDtelUgible. Comparezles ensuite aux vers d'Escbyle sur un sujet semblable, traduits par Boileau dans le Traité du sublime.
Sur ua banclier noir sept chefs impitoyables EpouT3Dtenl les dieux de germeiiti effroyables ; Près d'no taureau monrani qu'ils vienneut d'égorger. Tous, la raaiii duos le sang, jurent de se venger.
C'est à peu près la même idée tjue celle des vers précédents; mais quelle différence! Vous trouverez ici non seulement de grandes images et de l'barmonie, mais encore toute l'exactitude de la prose la plus cbàtiée.
Le judicieux Boileau avoit donc très grande raison de dire,
MoD esprit n'admet point un pompeux barbarismi' Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. Sans la langne, en un mot, l'auleui le plus divin Est toDJourJ, qnoi qu'il fasse, un mâchant écrivain.
Je pense qu'il n'y a aucun bon vers, même avec la construction la plus bardle, qui ne résiste à l'épreuve que M. de Voltaire propose, et cjui ne sorte triomphant de cet examen rigoureux.
Je t'aimois inconstant , qu'auroig.je fait fidèle !
««n yeut-étre la construction la plus hasardée qu'on <ii[ jamais faite. C'est un vers, si on compte douze syl-