‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 2)Chapitre 39 sur 119 · JALOUSIE · texte numérisé non relu

JALOUSIE

N'aimez plus tant, Phylis, à vous voir adorée :

Le plus ardent amour n'a pas {grande durée;

Les nœuds les plus serrés sont le plus tôt rompus;

A force d'aimer trop, souvent on n'aime plus,

Et ces liens si forts ont des lois si sévères

Que toutes leurs douceurs en deviennent amures.

Je sais qu'il vous est doux d'asservir tous nos soins : Mais qui se donne entier n'en exiye pas moins ; Sans réserve il se rend, sans réserve il se livre, Hors de votre présence il doute s'il peut vivre : Mais il veut la pareille, et son attachement Prend compte de chaque heure et de chaque moment. C'est un esclave fier qui veut régler son maître, Un censeur complaisant qui cherche à trop connoitre, Un tyran déguisé qui s'attache à vos pas; Un dangereux Argus qui voit ce qui n'est pas; Sans cesse il importune, et sans cesse il assiège, Importun par devoir, fâcheux par privilège, Ardent à vous servir jusqu'à vous en lasser, Mais au reste un peu tendre et facile à blesser. L.e plus léger chagrin d'une humeur inégale, Le moindre égarement d'un mauvais intervalle, Un souris par mégarde à ses yeux dérobé.

Un coup d'œil par hasard sur un autre tombé,

ig8 POÉSIES DIVERSES

Le plus foible dehors de cette complaisance

Que se permet pour tous la même indifférence;

Tout cela fait pour lui de grands crimes d'état;

Et plus Tamour est fort, plus il est délicat

Vous avez vu, Phylis, comme il brise sa chaîne

Sitôt qu'auprès de vous quelque chose le gène;

Et comme vos bontés ne sont qci'un foible appui

Contre un murmure sourd qui s'épand jusqu a lui.

Que ce soit vérité, que ce soit calcMnnie,

Pour vous voir en coupable il su£Bt qu'on le die ;

Et lorsqu'une imposture a quelque fondement

Sur un peu d'imprudence, ou sur trop d'enjouement >

Tô^ut'ce qu'il ^it de vous et de votre innocence

N'ose le révolter contre cette apparence,

Et souffre qti'elle expose à cent fausses clartés

Votre humeur sociable et vos civilités.

Sa raison au^dedans vous fait en vain justice,

Sa raison au-dehors respecte son caprioe ;

La peur de sembler dupe aux yeux de quelques fous

Étouffe cette voix qui parle trop pour vous.

La part qu'il prend sur lui de votre renommée

Forme un àombre dépit de vous avoir aimée;

Et, comme il n'est phis tetnps d'en feire un désaveu,

Il fait gloire par^-tout d'éteindre un si beau feu :

Du moins s'il ne l'éteint, il l'empédbe de luire.

Et brave le pouvoir qu'il ne sauroit détraire.

Voilà ce que produit le don de trop cliarmer.

Pour garder vos amants feite^-vous moins aimer;

XJn amour médiocre est souvent plus traitable :

Mais pourriez- VOUS) Phylis, vous rendre bioiiis aimable?

Pensez-y, je vous prie, et n'oubliez jamais,

Quand on vous aimera, que Tamour est doux; mais....

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