‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 2)Chapitre 40 sur 119 · DE MADAME LA MARQUISE DE B. A. T · texte numérisé non relu

DE MADAME LA MARQUISE DE B. A. T

Allez, belle marquise, allez en d'autres lieux

Semer les doux périls (|ui naissent de vos yeu\.

Vous trouverez par- tout les âmes toutes prêtes

A recevoir vos lois et grossir vos conquêtes,

Et les cœurs à Tenvi se jetant dans vos fers

Ne feront point de vœux (|ui ne vous soient offerts ;

Mais ne pensez pas tant aux glorieuses peines

De ces nouveaux captifs qui vont prendre vos chaincs

Que vous teniez vos soins tout-à-fait dispensés

De faire un peu de yrace à ceux que vous laissez.

Apprenez à leur noble et chère servitude

L'art de vivre sans vous et sans inquiétude;

Et, si sans faire un crime on peut vous eu prier,

Marquise, apprenez-moi 1 art de vous oublier.

En vain de tout mon cœur la triste prévoyance A voulu faire essai des maux de votre absence; Quand j'ai cru le soustraire à des yeux si charmants. Je Tai livré moi-même à de nouveaux tourments : Il a fait quelques jours le mutin et le jhrave, Mais il revient à vous, et revient plus esclave.

Et reporte à vos pieds te tyranttique eflèt

De ce tourment nouveau que lui-m^ue il s'est fait.

Vengez-vous du rebelle, et faites-vous justice; Vous devez un mépris du moins à son caprice ; Avoir un si long temps des sentiments si vains , C'est assez mériter l'honneur de vos dédains. Quelle bonté superbe, ou quelle indifférence A sa rébellion ôte le nom d'offense?

Quoi ! vous me revoyez sans vous plaindre de rien? Je trouve même accueil avec même entretien?

Hélas I et j'espérois que votre humeur altière M'ouvriroit les chemins à la révolte entière ; Ce cœur, rjue ta raison ne peut plus secourir, Cherchoit dans votre orgueil une aide à se guérir: Mais vous lui refusez un moment de colère; Vous m'enviez le bien d'avoir pu vous déplaire; Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats, Et m eu punissez mieux ne m'en punissant pas. Une heure de grimace ou froide ou sérieuse.

Un ton de voix trop rude ou trop impérieuse, Un sourcil trop sévère, une ombre de Herté, M'eût peut-être à vos yeux rendu la liberté.

J'aime, mais en aimant je n'ai point la bassesse D'aimer jusqu'au mépris de l'objet qui me blesse ; Ma flamme se dissipe à la moindre rigueur.

Non qu'eniin mon amour prétende cœur pour coeur : Je vois mes cheveux gris : je sais que les années Laissent peu de mérite aux âmes les mieux nées; Que tes plus beaux talents des plus rares esprits. Quand les corps sont usés, perdent bien de leur prix ;

Que, si dans mes beaux jours je parus supportable, J'ai trop lon{;- temps aime pour être encore aimable, Et que d'un front ridé les replis jaunissants Mêlent un triste charme au prix de mon encens. Je connois mes défauts; mais après tout, je pense Etre pour vous encore un captif d'importance : Car vous aimez la gloire, et vous savez qu'un roi ^e vous en peut jamais assurer tant que moi.

Il est plus en ma main qu'en celle d'un monarque De vous faire égaler l'amante de Pétrarque, Et mieux que tous les rois je puis faire douter De sa Laure ou de vous qui le doit emporter.

Aussi, je le vois trop, vous aimez à me plaire. Vous vous rendez pour moi facile à satisfaire ; Votre ame de mes feux tire un plaisir secret. Et vous me perdriez sans honte avec regret.

Marquise, dites donc ce qu'il faut que je fasse : Vous rattachez mes fers quand la saison vous chasse; Je vous avois quittée, et vous me rappelez Dans le cruel instant que vous vous en allez. Rigoureuse faveur, qui force à disparoître Ce calme étudié que je faisois renaître.

Et qui ne rétablit votre absolu pouvoir Que pour me condamner à languir sans vous voir! Payez, payez mes feux d'une plus foible estime, Traitez-les d'inconstants ; nommez ma fuite un crime Prêtez-moi, par pitié, quelque injuste courroux; Renvoyez mes soupirs qui volent après vous ; Faites-moi présumer qu'il en est quelques autres A qui jusqu'en ces lieux vous renvoyez dos vôtres,

Qu'en fiiTeur d'un rival vous allez me trahir : J'en ai, vous le savez , que je xie puis haïr ; Négligez-moi pour eux, mais dites en vous-même, a Moins il* me veut aimer, plus il fait voir qu'il m'aime, « Eft m'aime d'autant plus que son cœur enflammé ti N'ose même aspirer au bonheur d'être aimé; « Je fais tous ses plaisirs, j'ai tootes ses pensées, tt Sans que le moindre espoir les ait intéressées.» Puissé-je malgré vous y penser vuà peu moi&s, M'échaj^r quelques jours vers quelques autres soins, Trouver quelques plaisirs ailleurs qu'en votre idée, Et voir toute mon ame un peu «oins obsédée ; Et vous, de qui je n'ose attendre jamais rien. Ne ressentir jamais un mal pareil ou mien !

Ainsi parla déandre, et ses maux se passèrent. Son feu s'évanouit, ses déjd^iisirs cessèrent : Il vécut sans la dame, et vécut sans ennui, Cbmme la dame aiUeurs se divertit sans lui. • Heureux en son amour, si l'ardeur qui l'animfi N'en conçoit les tourments que pmir s'en plaindre en rime Et si d'un feu si beau la câeste vigueur Peut enflammer ses vws sans échauffer son cœur !

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