ÉLÉGIE
Iris , je vais parler ; c'est trop de violence.
Il est tetnps que m(m feu se dérobe au silence.
DE P. CORNEILLE. o.o'^
Et qu il fasse échapper au respect qui me nuit
L'aveu du triste état où vous m'avez réduit.
Depuis le jour fatal (|ue |)our vous je soupire,
Mes yeux se sont cent fois char^jés de vous le dire,
Kt cent fois, si mon mal vous pou voit émouvoir.
Leur mourante lan^jueur vous Tauroit fait savoir :
iNlais les vôtres par-tout, certains de leur victoire,
iVune obscure conquête estiment peu la {jloire,
Kt veulent, pour daigner en Faire part au cœur,
Que Téclat du triomphe en apporte au vainqueur.
C'est par là que, jaloux de Tornueil (jui Tiuspirc^,
Ce cœur n'a point sur moi reconnu son cnipire;
Que mettant ma défaite au-dessous de ses soins
n en a récusé mes soupirs pour témoins,
Et craint de s'exposer, s il avouoit mes peines,
A rougir d'un captif indigne de vos chaînes.
Je le confesse. Iris, il n'est point parmi nous
De mérite assez haut pour aller jusqu'à vous.
A voir ce (pie je suis tout mon espoir chancelle i
Mais le peu que je vaux ne vous rend pas moins belle :
J'ai des yeux comme un autre à me laisser charmer,
J'ai comme un autre un c(L»ur ardent à s'enHammer;
Et, dans les doux appas dont vous êtes pourvue.
J'ai dû brider pour vous puisque je vous ai vue.
Oui, de votre beauté I éclat impérieux
rouche aussitôt le cœur qu'il vient frapper les yeux :
Ce n'est point un brillant dont la fausse lumière
Ne fasse qu'éblouir au mom(;nt (pi elle éclaiie;
Ce n'est point un effort de charmes impuissants
Qui prennent pour appui la surprise dos sens .
2o4 POÉSIES DIVERSES
Quoi qu'en vous leur rapport vante d'un prix extrême,
La raison convaincue y souscrit elle-même,
Et, sans appréhender de le voir démenti,
Par son propre suffrage affermit leur parti.
Alors que ne peut point sur les plus belles âmes
Ce vif amas d'attraits, cette source de flammes,
Ces beaux yeux qui , portant le jour de toutes parts ,
Font autant de captifs qu'ils lancent de regards !
Alors que ne peut point ce pompeux assemblage
Des traits les plus perçants dont brille un beau visage.
Et qui dessus le vôtre étalent hautement
Ce qu'ailleurs cent beautés font voir de plus charmant !
Aussi, que leur adresse aux dons de la nature
Ajoute encor de l'art la plus douce imposture,
Que de lis empruntés leur visage soit peint.
On les verra pâlir auprès de votre teint.
Ce teint dont la blancheur, sans être mendiée,
Passe en vivacité la plus étudiée.
Et pare avec orgueil le plus brillant séjour
Où les grâces jamais aient attiré l'amour.
C'est là, c'est en vous seule, Iris, que l'on doit croire
Qu'aimant à triompher, il triomphe avec gloire,
Et qu'il trouve aussitôt de quoi s'assujettir
Quiconque de ses traits s'étoit pu garantir.
Pour moi, je l'avouerai, comme aucune surprise
N'avoit jusques ici fait trembler ma franchise.
Permettant à mes yeux l'heur de yous regarder,
Mon cœur trop imprudent ne crut rien hasarder.
Ainsi de vos beautés qu'on vantoit sans pareilles
Je voulus à loisir contempler les merveilles ;
DE P. CORNEILLE. :4o5
Ainsi j'examinai tous ces riches trésors
Que prodigua le ciel à former votre corps,
Ce port noblement fier, cette taille divine
Qui par sa majesté marque son origine,
Seule égale à soi-même, et tellement à vous
Que, la formant unique, il s'en montra jaloux.
De tant d'appas divers mon a me possédée
Se plut d'en conserver la précieuse idée :
Je l'admirai sans cesse, et de mon souvenir.
Ne croyant qu'admirer, j eus peur de la bannir :
Mais de ce sentiment la flatteuse imposture
N'empêcha pas le mal pour cacher la blessure;
Et ce soin d'admirer, qui dure plus d'un jour.
S'il n'est amour déjà, devient bientôt amour.
Un je ne sais quel trouble où je me vis réduire
De cette vérité sut assez tôt m'instruire;
Par d'inquiets transports me sentant émouvoir,
J'en connus le sujet cpiand j'osai vous revoir.
A prendre ce dessein mon ame tout émue
Eut peine à soutenir l'éclat de votre vue;
Mon cœur en fut surpris d'un doux saisissement
Qui me fit découvrir que j'allois être amant :
Un désordre confus m'expliqua son martyre ;
Je voulus vous parler, et ne sus que vous dire ;
Je rougis, je pâlis ; et d'un tacite aveu ,
Si je n'aime point, dis-je, hélas ! qu'il s'en faut peu î
Soudain, le pourrez-vous apprendre sans colère?
Je jugeai la révolte un parti nécessaire,
Et je n'épargnai rien, dans cette extrémité,
Pour soulever mon cœur contre votre beauté.
2o6 POÉSIES DIVERSES
L'ardeur de dégager ma franchise asservie
Me fit prendre les yeux de la plus noire envie ;
Je ne m'attachai plus qu'à chercha des défauts,
Qui, détruisant ma flamme, adoucissent mes maux :
Mais las ! cette rech«*che un peu trop téméraire
Produisit à sa cause un efFet bien contraire;
Et vos attraits, par elle à mes sens mieux offerts,
Au lieu de les briser redoublèrent mes fers.
Plus je vous contemplai, plus je connus de charmes
Contre qui ma raison me refusa des armes ;
Et sans cesse Tamour, par de vives clartés,
Me découvrit en vous de nouvelles beautés.
Tout ce que vous faisiez étoit inséparable
De ce je ne sais quoi sans qui rien n'est aimable ;
Tout ce que vous disiez avoit cet air charmant
Qui des plus nobles cœurs triomphe en un moment.
J'en connus le pouvoir, j'en ressentis l'atteinte :
Contraint de vous aimer, j'aimai cette contrainte;
Et je n'aspirai plus, par mille vœux offerts.
Qu'à vous faire avouer la gloire de mes fers.
Y consentirez-vous , belle Iris ? et pourrai-je
Promettre à mes désirs ce charmant privilège?
Je ne demande point que sensible à mon feu
L'assurance du vètre en couronne l'aveu;
Je ne demande point qu'à mes vœux favorable*
Vous vous montriez amante en vous montrant aimable,
Et que, par un transport qui n^examine rien.
Le don de votre cœur suive l'offre du mien :
Quoi qu'on ait fait pour vous et de grand et d'insigne,
C'est un prix glorieux dont on n'est jamais digne.
Et que ma passion me faisant désirer, L'excès de mes défauts me défend d'espérer. Permettez seulement, pour flatter mon martyre, Que vous osant aimer j'ose aussi vous le dire; Qu'à vos pieds mon res[)ect apporte chaque jour Les serments redoublés d'un innnuahle amour; Que là, par son ardeur, je vous fasse connoître Qu'étant pur et sincère il doit toujours s accroître ; Que ce n'est point l'effet d'un aveuyie aj)pétit Que le désir fit naître et que Tespoir nourrit. Et qu'aimant par raison d'un amour véritable Ce que jamais le ciel forma de plus aimable, Le temps dessus mon (^œur n'aura rien d'assez fort Pour en bannir les traits que par ceux de la mort.
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SONNET
Je vous estime. Iris, et crois pouvoir sans crime Permettre à mon respect un aveu si charmant :
Il est vrai qu'à chaque moment
Je songe que je vous estime.
Cette agréable idée, où ma raison s'abyme.
Tyrannise mes sens jusqu'à raccablemcnt;
Mais pour vouloir fuir ce tourment
La cause en est trop légitime.
ao8 POÉSIES DIVERSES
Aussi, quelque désordre où mon cœur soit plongé, Bien loin de faire effort à Ten voir dégagé , Entretenir sa peine est toute mon étude..
J'en aime le chagrin, le trouble m^en est doux. Hélas ! que ne m'estimez-vous Avec la même inquiétude !
SONNET
D'un accueil si flatteur, et qui veut que j'espère, Vous payez ma visite alors que je vous voi, Que souvent à l'erreur j'abandonne ma foi, Et croîs seul avoir droit d'aspirer à vous plaire.
Mais si j'y trouve alors de quoi me satisfaire, Ces charmes attirants, ces doux je ne sais quoi. Sont des biens pour tout autre aussi bien que pour moi; Et c'est dont un beau feu ne se contente guère.
D'ime ardeur réciproque il veut d'autres témoins,
Un mutuel échange et de vœux et de soins.
Un transport de tendresse à nul autre semblable*
C'est là ce qui remplit un cœur fort amoureux : Le mien le sent pour vous ; le vôtre en est capable. Hélas ! si vous vouliez, que je serois heureux!
DE P. CORNEILLR.
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STANCES
Marquise, si mon visafje A quelques traits un peu vieux.
Souvenez-vous qu'à mon ap(» Vous ne vaudrez {juère mieux.
Lit teraj)S aux plus belles choses Se |)lalt à faire un affront, Et saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes Rêyle nos joins et nos nuits :
On m'a vu ce que vous êtes ; Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravajjes du temps.
Vous en avez qu'on adore,
Mais ceux que vous méprisez
Pourroient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans miU^ ans foire croire Ce qu il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle, Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu autant que je Taurai dit.
Pensez-y, belle marquise. Quoiqu'un grison fasse effroi ^ Il vaut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi.
SONNET
Usez moins avec moi du droit de tout obamer : Vous me perdrez bientôt ai vous n y pranez garde. J aime bien à vous voir, ^uoiqu enfin j y liasarde; Mais je n aime pas biem q« on me force 4aimer.
Cependant mon repos a de quoi s'alarmer :
Je sei;is je ne sais quoi dès que je vous regarde ; Je souffre avec chagrin tout ce qui m'en retarde ; Et c'est déjà sans doute un peu plus qu efitùner.
DE P. CORNEILLE. :>.ii
Ne vous y trompez pas : Thoiineur de ma défaite N'assure point d'esclave à la main qui Ta faite; Je sais Tart d'échapper aux chajmes les plus forts;
Et, cpiand ils m'ont réduit à ne plus me défendre, Savez-vous, belle Iris, ce c[ue je fais alors? Je m'enfuis de peur de me rendre.