‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 2)Chapitre 71 sur 119 · tiw · texte numérisé non relu

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3o6 POÉSIES DIVERSES

Noe bâtit une arche avant que le déluge Fit de tonte la terre un vaste Ut des eaux; Il fait d W bms poli ce premier des vaisseaux Où sa famille trouve un assuré refuge.

Cette arche est ton portrait : son bois p(^ nous peint Des parents dont tu sors le choix heureux et saint; Dieu s'en £ût un vaisseau comme ce patriarche ; Mais on voit un autre orcbe au mystère caché : Pour se sauver des eaux Noé moote en son arche, Dieu pour descendre en toi te sauve du pédié.

L'onde enfin se retire en ses vastes abymes, ' La terre se revêt des plus vives couleurs.

Et la pitié du ciel s epand sur nos malheurs. Ainsi que sa colère av<ût £lit sur nos crimes. Si la tempête encore ose nous menacer, Sa far<Nir a sa borne et ne la peut forcer; Un grand arc sur la nue en marque Tassuranoe , Et Dieu 1 y feiit briller pour signal qu a jamais Sa bonté maintiendra Tamoureuse alliance Qui du côté des eaux nous a promis la paix.

Que se crève à grand bruit le plus épais nuage, Qu'il verse à gros torrents ce qu'il a de plus noir; L'arc témoin de ce pacte à pmne se £ïit voir, Qu'il dissipe la crainte et nous rend le courage; La joie avec l'espoir rentre au cœur des pécheurs

Qui, l'œil battu de pleurs.

Avec sincérité détestent leurs foihlesses; Et, quoi que sur leur tête ils entendent rouler.

i^e souvenir d'un Dieu fidèle en ses promesses Leur donne à cet aspect de quoi se consoler.

Vois, 6 reine du ciel! vois comme il te figure, Comme de tes vertus ses couleurs sont les traits! Son azur, dont Tcclat n a (jue de purs attraits, De ta virginité fait Taimable peinture; Par le feu, dont le rouge r.st si bien animé , Ton zèle ardent pour Dieu voit le sien exprimé; Ta charité vers nous y trouve son image; Et de rhumilité, qui par un prompt effet Du choix du Tout-Puissant mérita l'avantage, Ce blanc tout lumineux est le tableau parfait.

Telle donc que cet arc la terre te contemple; Tu fais pleuvoir du ciel cent lumières sur nous, Ta brillante splend(Mir sème de là pour tous Des plus parfaites mœurs un glorieux exemple. Par toi chaque hérésie a son cours terminé :

En vain de ses enfants le courage obstiné De ses fausses clartés s'attache aux impostures : Il suffit de te voir unir en Jésus-Christ Par ta submission deux contraires natures, Pour briser tout Torgueil dont s'enfle leur esprit

Arc invincible, arc tout aimable, Qui guéris en blessant au cœur.

Arc en pouvoir comme? en douceur Également incomparable, Arc qui fais la porte des cieux

3o8 POÉSIES DIVERSES

Vierge sainte, enfin, qu^en tous lieux

Un respect sincère doit suivre, Quand de notre destin l'inévitable loi

Nous aura fait cesser de vivre, Fais-nous part de ta gloire et revivre avec toi.

Le sommeil de Jacob lui fait voir des miracles. L'échelle, qu'il lui montre en lui fermant les yeux,

De la terre atteint jusqu'aux cieux; Dieu s'appuie au-dessus pour rendre ses oracles; Les anges, dont soudain un luisant escadron De célestes clartés couvre. chaque échelon, S'en servent sans relâche à monter et descendre, Et d'un songe si beau les claires visions L'assurent de la terre où son sang doit prétendre, Et de ce qu'a le ciel de bénédictions.

Marie est cette échelle; elle l'est, et la passe; Par elle on reçoit plus que Dieu n'avoit promis : Aussi pour lui parler l'ange qu'il a commis La nomme dès l'abord toute pleine de grâce.

Elle nous donne un fils, mais un fils homme-Dieu; Et quand son corps sacré quitte ce triste lieu, Pour le porter au ciel elle a des milliers d'anges : De ce brillant séjour elle rompt tous nos fers. De tous nos maux en biens elle fait des échanges, Et nous prête son nom pour braver les enfers.

Moïse est tout surpris quand, pour lui toucher l'ame, Dieu se revêt de flamme,

Celle que sur FOreb il voit ctinceler Pare un buisson ardent, au lieu de le brûler, Et s'en fait comme un trône où plus elle s'allume, Et moins elle consume.

Ton adorable intégrité, ( ) Vierge-mère! ainsi ne souffre aucune atteinte, Lorsqu'en tes chastes flancs se fait Tunion sainte De Tessence divine à notre humanité.

Que la manne au désert est d'étrange nature ! Son goût le premier jour est conforme au souhait, Et, quand pour d'autres jours la léservcî s'en fait, Elle souille le vase et tourne en pourriture : Ce peu seul (|ui dans l'arche en tient le souvenir S'y garde incorruptible aux siècles à venir, Sans que souillure aucune à son vaisseau s'attache;

Ainsi tu conçois Jésus-Christ, l']t ta virginité demeure ainsi sans tache En nous donnant ce fils conçu du Saint-Esprit.

Comme tomboit du ciel cette manne mystique Qui du peuple de Dieu faisoit tout le soutien. Ainsi du sein du Père est descendue au tien Celle qui des enfants est le^seul viatique.

La manne merveilleuse, et que nous figuroit Celle qu'en la cueillant tout le peuple admiroit, Par une autre merveille ainsi nous est donnée ; Ainsi nous pouvons prendre, ainsi nous est offert Plus que ne recevoit cette troupe étonnée Qui durant quaiante ans s'en nourrit au désert

3io POESIES DIVEBSES

Ta grâce par l'effet avilit ta figure ,

Elle ea terDÎt Téc^t, elle eai sème l'oubli;

Et par sa nouveauté l'univers eniurfili

N'a plus d'amour ni d'yeux pour la vieiUe peinture;

Les nouvelles clartés de la nouvelle loi

Que EHeu feit commencer par toi, Ne laissent rien d'obscur pour ces nouveaux fidèles;

Et ce qui jadis éblouit , Silât <}ue tu répands ces lumières nouvelles,

Ou s'épure ou s'évanouit.

Ce grand auteur de toutes choses, Ce Dieu qui iàit d'un mot, quoi qu'il ait résolu , Te regarda toujours comme un vase impoUu

Où ses grâces seroieot encloses :

Vase m^le, admirable, et charmant à l'aspect, Digne d'un saint hommage et d'un sacré respect. Digue en£n du trésor qu'en toi sa main enferme: C'est par toi qu'il voulut qu'on goutàt en ces heux , Pour arrhes d'un bonheur et sans borne et sans terme,

Ce pain des habitants des cieux.

Tu nous donnes ce pain des anges

Que tes entrailles ont produit, Ce pain des voyageurs, ce pain qui nous conduit Jusqu'oiï ces purs esprits entonnent ses louanges; C'est ce pain des enfant, ce comble de tous biens.

Qu'il ne faut pas donner aux chiens , A ces hommes charnels qui ne vivent qu'en brutes ; Il n'est que pour les cœurs d'un saint amour épris ;

DE P. CORINEILLE. 3.i i

Et, comme il les {{uérit des plus mortelles chutes, Sur tous les autres pains ils lui doivent le prix.

C'est en lui que sont renfermées

Les plus salutaires douceurs

Que puissent aimer de tels cœurs,

Et les plus difjnes d'être aimées;

Il est plein d'un suc ravissant.

D'un suc si gracieux, d'un suc si nourrissant, Qu'il fait seul un banquet où toute chose abonde; Il est pain, il est viande, il est tout autre mets: Il rend seul une table en délices féconde, Et doit être pour nous le banquet des banquets.

Ce mets nous rétablit, ce mets nous régénère;

Il ramène la joie et fait cesser l'ennui;

Ton fils, qui par ce mets attire lame à lui,

La guide par ce mets, et l'allie à son Père.

Ce mets de tous les biens est 1 accomplissement;

Il est de tous les maux l'anéantissement :

Pour nous il vainc, il régne, il étend son empire;

Il soutient, il fait croître en sainte ambition;

Et, pour dire en un mot tout ce qu'on en peut dire,

Il élève tout l'homme à sa perfection.

Il est le pain vivant et qui seul vivifie , Il est ensemble et vie, et voie, et vérité, Lui-même il nous départ son immortelle vie' Par les épanchements d'une immense bonté.

L'Eglise avec ce pain reçoit tant de lumière,

3ia POÉSIES DIVERSES

Que la Douvelle épouse efface la première Par les vives spleodeurs qui fbat briller sa foi : La syoagogue tombe , et périt auprès d'elle ,

Et l'ombre de la vieille loi

Fait place au jour de la oouveUe.

La maone a donc tari, le ciel n'en verse plusj

La figure cède à la chose,

Et le pain que Dieu nous propose.

D'un ciel encor plus haut descend pour ses élus.

Si la manne eut cet avantage Que des fils d'Israël elle fut le partage.

Ce pain est celui du chrétien.

O chrétien I pour qui seul est tait ce pain mystique, Viens, mange; et, puisque enfin c'est un pain angélique, Fais comme un ange, et montre un zèle égal au sien.

Passons de miracle en miracle.

Moïse met, au nom des tribus d'Isratil,

Pour feire un prêtre à rÉtemel ,

Douze verges au tabernacle ; Aaronyjointla sienne; elle seule y produit

Des feuilles, des Qeurs et du fruit; Par là du sacerdoce il emporte le titre, '

Tout ce peuple n'a qu'une voix, £t de ce même Dieu qu'il en a fait l'arbitre Il accepte à grands cris et bénit l'heureux choix.

Quelle nouveauté surprenante!

La fleur sort de raridité:

DE P. C01l^^EILLE. 3iH

Le fruit, de la stérilité; Un bois sec reverdit, il fjerme, éclôt, enfante. Où sont tes lois, nature, et que devient ton cours

Dans ces miraculeux retours Qui rendent, maljjré toi, Timpuissance fertile? Et quel est le pouvoir qui ne prend qu'une nuit Pour tirer d'une branche et séchée et stérile

Ces feuilles, ces fleurs, et ce fruit?

Ce fruit, et ces fleurs et ces feuilles.

Pour étaler aux yeux lui si nouvel effet.

N'attendent point (jiuî tu le veuilles; Dieu le veut, il suffit, le niiracle se fait; Il est son pur ouvrajje : vX comme ce jjrand Maître Sans prendre ton avis toi-même t'a fait naître. Sans prendre ton avis il renverse tes lois :

Un bois sec rend du fruit par son ordre suprême; Par son ordre suprême, ô Vierye ! tu conçois, Et ta virginité dans ta couche est la même.

Elle est toujours la même, et ce grand Souverain En conserve les fleurs toujours immaculées Alors qu'il fait germer dans ton pudique sein La fleur de la campagne, et le lis des vallées. Ta prompte obéissance attire sa faveur Qui te fait de la terre enfanter le Sauveur, Sans que ta pureté demeure moins entière; Et cette obéissance, enflant ta charité.

D'un amour tout divin fait comme une rivière Qui s'épanche à grands flots sur notre aridité.

3i4 POÉSIES DIVERSES

Un prophète promet une nouvelle étoile :

Du milieu de Jacob cet sistre doit sortir.

Une verge nouvelle en doit aussi partir:

L'une et Tautre a paru, Tune et Taotre est ton voile.

La verge d'Israël dont Moab est battu

Est un portrait de ta vertu Qui de tous ennemis t'assure la défaite; Et la fleur qu'elle porte est ton fils Jésus4]Shri5t, En qui d'étonnement la nature muette Voit ce qu elle attendit et jamais ne comprit.

L'étoile garde encor sa chaleur tout entière, Bien qu'un rayon en sorte et brilk sans égal ;

La pureté de sa lumière Fait touj ours même honte à celle du cristal : Ce rayon qui la laisse ainsi brillante et pure De ton fils et de toi nous offre la figure; De ce fils qui conserve en toi la pureté, De toi qui le conçois sans souillure et sans tadie, Et qui gardes encor ]a même intégrité Quand même de tes flancs pour nalti^ il se détache.

Verge mystique d'Israël,

Par les prophètes tant promise,

Verge que le Père étemel

Sur toutes autres &vorise,

De la racine de Jessé,

Comme ils nous l'avoient annoncé, Nous te voyons sortir exempte de foiblesse :

Tu conçois par miracle, et ton merveilleux fruit

DE P. CORNEILLE. 3i5

liend pour toi compatible avecque la grossesse Cette virginité que tout autre détruit.

N'es-tu pas cette étoile ensemble et cette verge. Verge que de la grâce arrose un clair ruisseau. Étoile en qui Dieu fait un paradis nouveau, Vierge et mère à-la-fois, et mère toujours vierge? L'étoile a son rayon, et la verge a sa fleur : Ton fils est Tun et lautre, et de ce cher Sauveur La fleur et le rayon nous présentent Timage; Fleur céleste qui porte un miel tombé des cieux. Et rayon dont l'éclat dissipe tout l'orage Qui fit trembler la teire et gémir nos aïeux.

O verge dont aucune ]>lante

N'égale la fertilité,

Étoile de qui la clarté

Sur toutes autres est brillante.

Tes paroles, tes actions

Ont toutes des perfections

Au-dessus de la créature;

Et l'homme accablé de malheur.'^ Ne sauroit où choisir protection plus sûre, Ni se faire un repos moiiis troublé de douleur^

Gédéon voit couvrir la toison de rosée.

En presse les flocons, et remplit un vaisseau

De cette miraculeuse eau Qu'au reste de son champ le ciel a refusée.

O Marie! 6 vaisseau plein de .;;races d'en-haut,

Que E>ieu pour te former sans tache et sans défaut Réserva pour toi seule et fit inépuisables !

Daigne, pour consoler notre calamité.

En verser quelque goutte aux pécheurs misérables Que tu vois ici-bas languir d aridité.

Oh ! que cette rosée étoit vraiment céleste

Qui tomba dans ton chaste sein , Lorsque de nous sauver un Dieu prit le dessein', Et que la grâce en toi devint si manifeste !

Le Soleil de justice alors qui le remplit

Fit qu'en toi s'accomplit Le mystère où ce Dieu devoit s'unir à l'homme : H est homme, il est Dieu dans ton flanc virginal; En commençant dès là ce que sa croix consomme, U t'honore à jamais d'un titre sans égal.

Sa grâce te remplit sitôt qu'à son message

Ton humble obéissance eut donné son aveu,

£t que son messager y vit un digne feu

Te consacrer entière à ce divin ouvrage.

Telle, dès le moment qu'acheva Salomon

De consacrer un temple aux grandeurs de son nom,

La gloire du Seigneur en remplit tout l'espace ;

D'un miracle pareil il couronne ta foi,

Et joint dès ici-bas tant de gloire à ta grâce,

Que la grâce et la ^oire est même chose en toi.

Salomon, ce roi pacifique.

Éleva dans ce temple un trâne au IKeu des dieux ;

DE P. CORNEILLE. 3i;

Et le Dieu de la paix, le monarque des cieux,

S'en fait un dans ton sein pudique.

11 vient y prendre place et finir notre ennui ; Un messager céleste envoyé devant lui En ce pudique sein lui prépare la voie :

Mais, bien que de tout temps ce Dieu Feût résolu, Bien que Tange à toi-même en eût porté la joie, Ce Dieu n'auroit rien fait si tu n'avois voulu.

Mère vierge, mère de grâce,

Palais de la Divinité,

Torrent d'amour et de bonté

Dont le cours jamais ne se lasse, Illustre original de tant d'heureux crayons ;

Mère du Soleil de justice, Fais-en jusque sur nous descendre les rayons, Porte-lui jusqu'au ciel nos vœux en sacrifice, Et prête à nos besoins un secours si propice. Que nous puissions enfin voir ce que nous croyons.

Créatures inanimées, Qui formez jusqu'ici ce merveilleux portrait, Souffrez que le beau sexe en rehausse le trait, Et montre ses vertus encor mieux exprimées.

Laissez-nous admirer l'illustre Abigaïl, Laissez-nous voir sa grâce et son discours civil Arrêter un torrent de fureurs légitimes; Elle n'épargne dons, ni prières, ni pleurs, Et force ainsi David à pardonner des crimes Qui s'attiroient déjà le dernier des malheurs.

3i8 POÉSIES DIVERSES

Son arrogant époux, en festins )si prodigue

Pour tous ceux qu'il assemble à tondre ses troupeaux,

Qui de ses jours d'excès fait ses jours les plus beaux.

Et pour de vains honneurs lâchement se fatigue ;

Ce Nabal, dont Foi^paetl, enflé de tant de biens,,

Passe jusqu'au mépris de David et des siens »

Du pé/cheur insolent est une affreuse image;

Il brave oomme lui le maître de son sort ;

A ses vrais serviteurs comme lui fait outrage,

Et comme lui s attire une in&iUiUe mort.

D'ailleurs ce Daivîd tout aimable,

Qu'à se vengar on voit si prompt,, Flexible à la prière, et sensible à l'affront. En clémence, en rigueur à md autre semblable; Ce guerrier si bénin, qui devient sans pitié Au mépris et des ûens et de son amitié , Forme de Jésus-Christ l'adorable peinture :

Bien qu'il soit Dieu de paix, le foudre est en ses mains ; Et, tout bon qu'il veut être, il sait venger l'injure Et qu'on fait à sa gloire et qu on fait à ses saints.

A force de pi'ésents, à force de prières,

La belle Abigaïl arrête ce grand ccenr.

Et désarme elle seule une juste fitrsur

Qu allumoient de Kabal les réponses trop fières ;

Elle fait alliance entre David et lui.

O Vierge I notre unique appui^ Pour nous près de ton fils tu fais la même chose. Et ce lait virginal de ^oi tu le nourris.

DE P. CORNEILLE. 3iq

Sitôt que ta prière à sa fureur s'oppose, D'infâmes crimiaels nous rend ses favoris.

De ce même David, race vraiment royale,

Digne sang des plus dignes rois, Mère et fille d'un Dieu qui te laisse à ton choi\ Dispenser les trésors de sa main libérale ; Ce Dieu, qui près de lui te donne un si haut rang, Par la nouvelle loi qu'il scella de son sang, Nous a tous faits tes fils : montre-toi notre mère; Sois de cette loi même et la joie et 1 honneur. Et contre tous les traits d'une juste colère Sers-nous de bouclier, et fais notre bonheur.

I]n toi seule aujourd'hui se fonde l'espérance

De tout le genre humain :

Toi seule as dans ta main De quoi du vieil Adam purger toute l'offense: Par toi le port de vie aux pécheurs est ouvert.

Par toi le salut est offert A qui te peut offrir tout son cœur en victime: Et, quoi que les enfers osent nous suggérer.

Quiconque te sait honorer

Ne sait plus ce que c'est que crime.

11 fait donc bon te rendre un sincère respect.

En faire sa plus noble étude.

Se tenir en tous lieux comme à ton saint aspect. Mettre toute sa gloire à cette servitude : Car enfin les sentiers que tu laisses battus

Sont par-tout semés de vertus Qui de tes serviteurs sont Tentière assurance; Us guident sans péril à 1 éternelle paix, Et ce qu'on a pour toi de sainte déférence Avec toi dans le ciel fait revivre à jamais.

Après Abigaïly aussi sage que belle, Judith montre un courage égal à sa beauté Quand des Assyriens le monarque irrité

Traite Béthulie en rebelle :

Pour venger le mépris qu'on y iait de ses lois, Ce roi, qui voit sous kii trembler tant d autres rois. Envoie à lassieger une effroyable armée; Holoferne préside à ce barbare effort, Et de la multitude en ses murs enfermée Aucun ne sauroit fuir ou les fers ou la mort

Que résous-tu, Judith? qu'oppose pour remède L'amour de ta patrie à de si grands malheurs? Et que doit ce grand peuple accablé de douleurs Contre tant d'ennemis espérer de ton aide?

Tu portes dans leur camp le doux art de charmer, Tu vois leur Holoferne, et tu t'en fais aimer; Sa joie est sans pareille, et son amour extrême; Il croit par un festin te le témoigner mieux, Il s'enivre, il s'endort; et de son poignard même Tu lui perces le cœur qu'avoient percé tes yeux.

Cette Béthulie assiégée Des bataillons assyriens,

Kt prête à s'en voir saccayée

Par la division des siens,

C'est, ô Vierge! qu'un Dieu révère.

L'épouse de ton fils, TEglise, notre mère, Qu'assiège Thérésie, et qu'attaque l'enfer.

Forte de ton secours, elle en brave Taudace; Et tant que pour appui ses murs auront ta grâce,

Elle est sûre d'en triompher.

Belle et forte Judith, qui sauves d'Holoferne Ta chère Béthulie et tous ses habitants, Puisque par ton esprit I Eglise se gouverne, Ses triomphes iront aussi loin que le temps : Tu combats, tu convaincs, tu confonds T hérésie;

Et, quoi qu'ose sa frénésie.

Elle tremble à te voir les armes à la main.

Tandis que 1<îs rayons dont ta couronne brille

Sur nous, qui sonunes ta famille, Répandent du salut l'espoir le plus certain.

Ils n'y répandent pas cette seule espérance,

Ils y joignent l'esprit qui mène à son effet,

Un esprit de douccîur, qu'en Dieu tout satisfait,

Un esprit de clarté, de conseil, de science :

La sagesse à la force en nous s unit par eux,

La crainte fdiale au respect amoureux,

Qui donne un vol sublime aux âmes les plus basses;

Tous ces trésors sur nous par toi sont épanchés;

Et Dieu t'a départi toute sorte de grâces

Pour faire en ta faveur grâce à tous nos péchés.

3aa POÉSIES DIVERSES

La charmant? Estbw vient ensuite; Assuénis 1 épouse et la fiât couroDoer»

Et la part qu'ea son Ut an ie voit lui donner Montre Theureux succès d'une s^ge conduite; La superbe Vasthi, que son orgueil déçoit, Rejette avec mépris Tordre qu elle en reçoit, Et son propre festin par sa perte s achève. . QueUe vicissitude en ce grand changement 1 L'arrogance fait choir, Thumilité relève; L'une y trouve son prix, 1 autre son

Oh, que ces deux beautés ont peu de resseniblance !

En Tune oa voit un cœur à la vertu formé ,

Un cœur humble, un cœur doux, et digne d'être aimé,

Mais cpii ne sait aimer qu'avec obéissance ;

En l'autre, une fierté qui ne veut point de loi»

Qui croit faire la reine en dédaignant son roi,

Et que l'orgueil du trône a rendue indocile :

Cet orgueil obstiné ne sert qu'à la trahir,

Et prépare à sa chute une pente fecile

Par l'horreur que lui £iit la honte d'obéir*

Sainte Vierge, est-il rien au monde Ou plus humble, ou plus doux, ou plus charmant que toi? Est-il rien sous les cieux qui fosse mieux la loi

Aux schismes dont la terre abonde?

Non, il n'est rien si gpracieux.

Bien si beau, rien si précieux.

Si nous en croyons l'Écriture,

Et même sous l'obscurité

DE P. CORNEILLE. 3a3

L éiiiyiïie y fait trop voir qu'aucune créature N approche de ta pureté.

Tu veux donc bien qu'Esther ait place en ton image, Que ses traits les plus beaux servent d'orabres aux tiens, Toi dont les actions, toi dont les entretiens Ont tant d'humilité, tant d'amour en partage. Parmi tout ce qu'envoie aux siècles à venir

La lecture ou le souvenir, Ta bonté, ta douceur, ne trouvent point d égales, Elles charment Dieu même aussi bien que nos yeux:

Et, plus ici tu te ravales, Plus il t'élève haut dans Tempire des cieux.

Mêmes vertus en elle ébauchoient ton mérite.

Et son pouvoir au tien n'a pas moins de rapport :

Aman en fait lépreuve, et son perfide effort

Voit retomber sur lui Torage qu'il excite.

Un Juif voit taut d'oqjueil sans fléchir les genoux;

Pour ce mépris d'un seul il veut les perdre tous.

Il en fait même au roi signer l'ordre barbare :

L'affligé Mardochée à sa nièce en écrit.

Ne tremblez plus, o Juifs ! une Ix^auté si rare

Veut périr ou sauver son peuple qu'on proscrit.

Esther, tendre et sensible au mal qui le menace, Y hasarde sa vie, et se présente au roi; Le roi, pour l'affranchir des rigueurs de sa loi, Vers des appas si doux tend le signal de grâce : Esther avec respect le convie au festin.

Lui peint d'elle et des siens le malheureux destin^

Et de aon favori l'insolence et les crimes :

Ce lâche tout surpris demeure sans parler;

Et les siens avec lui sont livrés pour victimes

A ce peuple innocent qu'il vouloit s'immoler.

Ce que fait Esther pour ses frères.

Tu le fais pour tes serviteurs, Tu fais retomber nos misères Sur la tête de leurs auteurs ; Quoi qu'attente leur perfidie, La grâce, qui te donne un Dieu pour ton époux, En un moment y remédie; Et, pour rudes que soient leurs coups.

Ta pitié, par elle enhardie, Ose tout et peut tout pour nous.

L'implacable ennemi de l'homme

Sous l'orgueilleux Aman dépeint.

C'est l'ange en qui jamais cet orgueil ne s'éteint. Le serpent déguisé qui fit mordre la ponuoe : Chassé du Paradis, il nous le veut fermer; Banni dans les enfers , il y veut abymer Ceux dont sa place au ciel doit être la conquête 1 Mais, quoi qu'ose sa haine à toute heure, en tout lieu. Vierge, ton pied l'écrase; et, lui brisant la tête. Tu fais d'un seul regard notre paix avec Dieu.

Tu te plais à garder tes serviteurs £d^e6 Gomme la prunelle des yeux;

Ta main pour avant-goût des cieux Leur fait un nouveau siècle et des douceurs nouvelles; Tu leur sers de refuge; et pour les consoler

Sur eux tu laisses découler Mille et mille faveurs du Monarque suprême :

Tu puises comme épouse en ses divins trésors, Vrai livre de la loi que fait sa bonté même, Et sacré tabernacle où repose son corps.

Vive fleur du printemps, candeur que rien n'efface,

Honneur des vierges, fleur des fleurs, Fontaine de secours, dont les saintes liqueurs

Conservent toute notre race; L'odeur de ton mérite ici-bas sans pareil

Attire Tange du conseil.

Le Souverain des rois, le Soigneur des armées :

Et tu fais que du firmament

Les portes si long-temps fermées S'ouvrent pour terminer notre bannissement.

Noé flottoit éncor sur les eaux du déluge, Et, troublé qu'il étoit d'avoir vu tout périr, Il doutoit si lui-même auroit où recourir.

S'il auroit hors de l'arche enfin quelque refuge; Il lâche la colombe, et les monts découverts

Lui présentent des rameaux verts Que jusque dans cette arche en son bec elle apporte : Ce retour le ravit, et ses enfants et lui Reprennent une joie aussi pleine, avissi forte Que l'étoient jusque-là leur trouble et leur ennui.

326 POÉSIES DIVERSEB

Les Hébreux ail désert par Tordre de MMtfte

Élèvent un serpent d'airain ; Sa vue est un remède et facile et soudain

Qui leur rend la santé promise :

Les vipères et les seipents Qu en té Vaste désert ce peuple voit ràiâpattts

N'ont plus de morsures funestes ; Cet aspect salutaire en fait la guérison, Et contre eux leur figure a des vertus célestes

Plus fortes que tout leur poison.

Plus siibplé que n'est là Mlottibë , Tu nous rends plus de joie et plus de èùrèté, Et protèges si bien k vraie humilité

Que jamais elle ne s^iccoihbe t Un Dieu qui soH dé toi té laisse déS vertus A relever nos cœurs SôUs lé Viée abattus ; Quel qu'en soit le poSSdtt» ta foi'cé le sulittlôtite; Et cet heurettx reïnède à âb^ péchés ôffistt

Passe le serpent du désert,

Et fait la guérisoù plus ptt>niptë.

Cette porte fermée, et qui à'ouvroit jâiinaië,

Que vit Êîéchiél à l'orient tournée,

Par ce méine orient dé seè splendeurs ^M^ée,

Est encore un dé tes poHraitS;

Âucuu n'entré tai sort par elfe

Que cette sagesse étemelle Qui doit de notre cbàîr Uù jfOûr se revêtil' ; Mais, ^it qtt'elli^én^e ou sotte, on voit fUémé clôture,

DE P. CORNEILLE. Say

Et Dieu n\ fait point d'ouverture Ni pour entrer ni pour sortir.

Ta virginité sainte est la porte sacrée

Dont ce Dieu fit le digne choix

Pour faire au monde son entrée, Comme pour en sortir il le fit de la croix.

Il entre dans tes flancs, il en sort sans brisure; Avec ce privilège il y descend des cieux :

Sans que ta pureté souffre de flétrissure Il prend un corj)S en toi pour se montrer aux yeux ; Et n'est pas moins assis au-dessus du tonnerre, Bien qu'en ce corps fragile il marche sur la terre.

Tel qu'au travers d'un astre on voit que le soleil

Trouve une impénétrable voie, Sa lumière en descend avec éclat pareil.

Et ne brise ni rompt l'astre qui nous l'envoie; Ce canal transparcMit, toujours en son entier,

Peint Tinviolahle sentier Par où le vrai Soleil passe sans ouverture :

Telle en ta pureté, Vierge, tu le conçois ; Mais l'astre suit ainsi l'ordre de la nature, Et tu conçois ton fils en dépit de ses lois.

Son bien-aimé disciple à qui ce digne Maître

Te donna pour mère en mourant. Lui que le tendre amour de ce fils expirant Fit ton fils en sa place, et qui se plut à l'être; Cet apôtre prophète à Pathmos exilé

338 POÉSIES DIYERSES

Y voit plus que n a révélé D'aucun de ses pareils rénigmatique histoire; Il voit un signe au ciel si merveilleux en soi. Il y voit un crayon si parfait de ta gloire, Qu il doute s'il y voit ou ta figure ou toi.

Il y voit une femme en beauté singulière :

Le soleil la revêt de ses propres rayons ;

La lune est sous ses pieds avec même lumière

Qu en son plus grand éclat d'ici nous lui voyons;

Douze astres forment sa couronne ; Et si tant de splendeur au dehors lenvironne, Ce que le dedans cachée est encor plus exquis ; Elle est pleine d'un fils qu'à peine l'ou voit naître

Qu'aussitôt le souverain Maître Lui fait place en son trône > et le reçoit pour Bls^

Est-elle autre que toi , cette femme admiirable ? .

Et son lumineux appareil

D'astres , de lune , et de soleil , N'est-il pas de ta couche un apprêt ador$ible ? Est-ce une autre que toi que de tous ces trésors Et remplit au-dedans et reyét au-^ehor$

Le brillant Soleil de justice ; Et fait-il commencer par un^ autre en ces lieux Ce royaume de Dieu si doux et si propice

Qui réunit la terre aux cieux?

La milice du ciel qui sous tes lois se range Comme la lune sous tes pieds,

Y fait incessamment résonner ta louange, Et sert d'illustre base au trône où tu te sieds ; De tes plus saints aïeux la troupe glorieuse

Fait la couronne précieuse

Des astres qui ceignent ton front; Le nombre en est égal à celui des apôtres, Et nous donne l'exemple et des uns et des autres Pour être un jour par toi près de Dieu ce qu'ils sont*

Cette plénitude étonnante De grâce que sa main sur toi seule épandit, Joint à tant de vertus, joint à tant de crédit, La gloire de la voir toujours surabondante.

Vierge par excellence, et mère du Très-Haut,

Toujours sans taclie et sans défaut.

Lumière que jamais n'offusque le nuage, De tant de plénitude épands quelque ruisseau. Et de tant de splendeurs dont brille ton visage, Laisse jusque sur nous tomber un jour nouveau.

En toi toutes les prophéties Qui de toi jamais ont parlé.

Par le plein effet éclaircies.

Font voir ce que leur ombre a si long-temps voilé; Les énigmes de l'Écriture, Dont s'enveloppe ta (îgure.

Ont perdu leur obscurité ; Et ce que t'annoncent les anges, Ce qu'ils te donnent de louanges Est rempli par la vérité.

33o POÉSIES DIVERSES

Refuge tout-<pui8saiit de la ftnblesse kumaine, Incomparable Vierge^ étoile de la mer, Calme-nous-^en lefi flots prêt* à nous abymer; De DOS vieux ennemis dompte pour nous la haitie; Purge en nous tout Timpur, tout le terrestre amour, Toi ^ui conçois ton EHeu, toi qui le mets au jour.

Sans en être un moment moins pure; Toi) la pierre angulaire, en qui Ion voit s'unûr

Les vérités à la figure, Ou plutôt la figure en vérités finir.

Les figures ont peint Texcès de ta puissance;

Fais-ndus-^en ressentir Teffet :

Parie, prie; et Dieu satisfait Laissera désarmer sa plus juste vengeance.

Tu te sieds à sa dextre à côté de ton fils ; La tienne de ce trône où lai«*méme est assis Peut aux plus lâches codurs rendre une sainte audace De là de tous les tiens tu secours les besoins; Et comme ta prière obtient pour eux sa grâce, L œuvre de leur salut est TcBUvre de tes soins.

Cette adorable chair qu'il forma de la tienne,

Ce sang qti'il tira de ton sang, Quelque haut rang au ciel que Fun et l'autre tienne,

T'ont cru devoir le même rang :

Comme sans cesse il considère Qu'il prit et l'un et l'autre en ton pudique flanc. Sans cesse il te diérit, sans cesse il te révère; Et comme il est ton fils aussi bien que ton Dieu ,

DE P. CORNEILLE. .^^i

L'amour et le respect qu'il parde au nom de mère Ne t'auroient pu jamais souffrir en plus bas lieu.

Ce fils t'éléve ainsi sur toute créature, Te fait ainsi jouir de la société

De cette immense Trinité Qui donne à tes vertus un pouvoir sans mesure. Fais-nous-en quelque part pour monter jus(|U à toi; Donne-nous cet amour, cet espoir, cette foi,

Qui doivent y servir d'échelle;

Et d'un séjour si danjjereux Tire-nous à celui de la jjloirc éternelle

Qui fait le prix des bienheureux.

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