ACTE II, SCÈNE V
M'en donne une assez juste et flatteuse espérance. Que ne pourrai-je point, si, dès qu'il m'a pu voir, Mes yeux d'une autre reine ont déti*uit le pouvoir ! Tu l'as vu comme moi, qu'aucun retour vers elle N'a montré qu'avec peine il lui fût infidèle; Il ne l'a point nommée, et pas même un soupir N'en a fait soupçonner le moindre souvenir.
HERMINIE
Ce sont grandes douceurs que le ciel vous renvoie; Mais il manque le comble à cet excès dé joie. Dont vous vous sentiriez encor bien mieux saisir, Si vous voyiez qu'Éryxe en eût du déplaisir.
Elle est indifférente, ou plutôt insensible : A vous servir contre elle elle fait son possible : Quand vous prenez plaisir à troubler son discours. Elle en prend à laisser au vôtre un libre cours; Et ce héros enfin que votre soin obsède Semble ne vous offrir que ce qu'elle vous cède. Je voudrois qu'elle vît un peu plus son malheur, Qu'elle en fit hautement éclater la douleur; Que l'espoir inquiet de se voir son épouse Jetât un plein désordre en son ame jalouse; Que son amour pour lui fût sans bonté pour vous.
SOPHONISBE
Que tu te connois mal en sentiments jaloux !
Alors qu'on l'est si peu qu'on ne pense pas l'être. On n'y réfléchit point, on laisse tout paroître ; Mais, quand on l'est assez pour s'en aperce voii*, On met tout son possible à n'en laisser rien voir. Éryxe qui connoit et qui hait sa foiblesse
ao8 SOPHONISBE.
La renferme au-dedans, et s'en rend la maîtresse;
Mais cette indifférence où tant d orgueil se joint
Ne part que d'un dépit jaloux au dernier point;
Et sa fausse bonté se trahit elle-même
Par TefFort qu'elle fait à se montrer extrême :
Elle est étudiée, et ne l'est pas assez
Pour échapper entière aux yeux intéressés.
Allons sans perdre temps l'empêcher de nous nuire,
Et prévenir l'efifet qu'elle pourroit produire '.
' Scène plus froide encore, parceque Sophonisbe ne fait que raisonner avec sa confidente sur ce qui vient de se passer. Partout où il n'y a ni crainte, ni espérance, ni combats du cœur, ni infortunes attendrissantes, il n'y a point de tragédie *. Encore si la froideur était un peu ranimée par l'éloquence de la poésie ! mais une prose incorrecte et rimée ne fait qu'augmenter les vices de la construction de la pièce.
* Voltaire nous parait établir ici un principe beaucoup trop général. Les combats du cœur, les infortunes intéressantes, sont, il est vrai , ce qui émeut, ce qui attendrit le plus dans une tragédie , et sur-tout ce qui a le phu d'attrait pour les femmes , dont il est si important d'obtenir les suffrages : mais il est, j'ose le dire , des tragédies d'une difficulté peut-être supérieure, et dont les beautés ne feraient pas moins d'impression sur des hommes dignes de les juger. Il n'y a , par exemple , ni combats du cœur, ni infortunes intéressantes dans Rome sauvée , que nous n'en regardons pas moins comme une belle tragédie , et dans laquelle Voltaire a peut-être prouvé plus de génie que dans Zàire. Ce qu'on admire le plus dans cette pièce , c'est la fidélité du pinceau de l'auteur, et l'exactitude avec laquelle il a représenté les caractères de ses personnages , tels que l'histoire nous les fait connaître. Sous ce rapport, sans nous dissimuler les fautes de Sophonisbe, et le faible intérêt qu'elle inspire , nous avouons que souvent nous croyons y retrouver tout Corneille : les caractères y sont parfaitement vrais, parfaitement soutenus, en un mot , ce qu'ils doivent être. Sophonisbe est vraiment la fille d'Asdmba| ; elle est Carthaginoise , comme Emilie est Romaine : c'est ce qu'un commentateur de Corneille aurait dû faire observer, au lieu de s'appesantir sur des minuties de grammaire qui ne peuvent plus être aujourd'hui de la