‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 17 sur 278 · VIRIATE, THAMIRE · texte numérisé non relu

VIRIATE, THAMIRE

VIRIATE

Thamire, il faut parler, roccasion nous presse : Rome jusqu^en ces murs m'envoie une maîtresse.; Et Texil d'Aristie, enveloppé d'ennuis, Est prêt à remporter sur tout ce que je suis. En vain de mes regards Tingénieux langage Pour découvrir mon cœur a tout mis en usage ■ ; En vain par le mépris des vœux de tous nos rois J'ai cru faire éclater l'orgueil d'un autre choix * : Le seul pour qui je tâche à le rendre visible 3, Ou n'ose en rien connoître, ou demeure insensible,

' Un exil qui est prêt à l'emporter sur toat ce qu'est Viriate , expressions un peu trop nëçligées et trop impropres. Une grande reine, une héroïne ne doit pas dire, ce me semble, qu elle a employé Yingénieux langage de ses regards.

* J'ai cm faire éclater l'orgaeil cTon autre choix,

n*est pas une expression propre ; ce choix n est pas orgueilleux.

' Est-ce son cœur? est-ce Torgueil de son choix quelle tâche à rendre visible?

SERTORIUS. 49

Et laisse à ma pudeur des sentiments confus,

Que Famour-propre obstine à douter du refus '.

Épargne-m'en la honte, et prends soin de lui dire,

A ce héros si cher.... Tu le connois, Thamire;

Car d'où pourroit mon trône attendre un ferme appui?

Et pour qui mépriser tous nos rois, que pour lui 3?

Sertorius, lui seul digne de Viriate,

Mérite que pour lui tout mon amour éclate.

Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein

De m'affermir au trône en lui donnant la main :

Dis-lui.... Mais j'aurois tort d'instruire ton adresse 3,

Moi qui connois ton zélé à servir ta princesse.

THAMIRE

Madame, en ce héros tout est illustre et grand ; Mais, à parler sans fard, votre amour me surprend.

' n ne faat jamais parler de sa pudeur*; mais il faut encore moins laisser à sa pudeur des sentiments confus, que Vamour-pro^ pre obstine à douter du refus, parceque c'est un galimatias ridicule.

* Cet embarras, cette crainte de nommer celui qu elle aime, pourraient convenir à une jeune personne timide, et semblent peu faits pour une femme politique. Mais, et pour qui mépriser tous nos rois, que pour lui? est un vers digne de Corneille. Il faudrait, pour que ce vers fit son effet, qu'il fût pour un jeune héros aimable, et non pas pour un vieux soldat de fortune.

' Peut-être le mot â^adresse est-il plus propre au comique qu'au tragique dans cette occasion.

* Didon parle de sa pudeur dans l'Enéide , et c'est un des beaux endroits de Virgile. Racine fait dire à Phèdre :

De Faustère pudeur les bornes sont passées, n n'est donc pas vrai qu'on ne doit jamais parler de sa pudeur. P.

5o SERTORIUS.

Il est assez nouy^au x[u un homme de son âge Ait des dbarmes si forts pour un jeune courage, Et que 4 UQ Iront ridé les replis jaunissants TrouvQiiM: TiieureiAX secret de xsaptiver les sens '.

yiRIATE.

Ce x^ ^ont pas les sens que mon amour consulte : Il hait des passio^s l'impétueux tumuke ;

' Des charmes si forts pour un jeune courage, des repfis jaunissants d'un front qui trouvent le secret de captiver les seps. Discours de soï^rette , sans doute , plutôt que de la confidente d'une reine; mai^ di^cour^ qui ji;endeEit Viriate un personnage intolérable à quico.i^^e ajun jpeu debout. .Ces replis jaun/ussant8,.et c^e pudeur de Viriate, et ce héros si cher que Thamire connaît, font un étrange contraste. Rien n*est plus indigne de la tragédie.

La réplique.de Viriate me paraît admirable. Je ne voudrais pourtan^ |»$ts qu'une reii^e parlât des sen^. Bacine, qu'on re^prde ai mal à propos comme le premier qui ait parlé d'amour, mais qui est le seul qui en ait bien parlé, ne s'est jamais servi de ces mots, les sens*. Voyez la première scène de Pulchétie.

* Peu de personnes avaient observé celte délicatesse de , Bacille ;,e;t véritablement il s'est interdit, même dans la tragédie de Phèdre, l'usage dfi.oe mot, que son sujet sembloit amener si naturellement. C'est une difficulté qui n'était pas aisée à vaincre , et que pourtant il a surmontée dans tout le rôle de I4iédrc , qui est un des chefs-d'œuvre de notre théâtre. Maif parceqne Racine s'est interdit cette expression , il y aurait trop de rigueur à la condamner dans ces beaux vers de Viriate. Voltaire , dans OBdipe , a fait dire à Jocaste :

Tu sais qu'à mon devoir tout entière attachée , J'étoaffai de mes sens la révolte cachée.

Elle ajoute , à quelques vers de distance , dans la même scène :

Ce n'était point , Égine , un feu tumultueux. De mes sens enchantés enfant impétueux ;

et personne ne s'en est scandalisé. Il ne faut ricii outrer, même en matière de bienséance. P.

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