‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 22 sur 278 · ACTE II, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IL

Mais, connue il n en est bIus, je pense m'en devoir Ou le pouvoir sans nom, ou le nom sans pouvoir.

SEBTORIIXS.

J adore ce grand coeur qui rend ce qu'il doit rendre

Aux illustres aïeux dont on vous voit descendre ■•

A de moindres pensers son orgueil abaissé

Ne soutiendroit pas bien ce qu'ils vous ont laissé.

Mais puisque, pour remplir la dignité royale,

Votre haute naissance en demande une égale,

Perpenna parmi nous est le seul dont le sang

Ne méleroit point d'ombre à la splendeur du rang^;

Il descend de nos rois et de ceux d'Étrurie.

Pour moi, qu'un sang moins noble a transmis à la vie,

Je n'ose m'éblouir d'un peu de nom fameux^,

et si on se permet cette licence, il faut du moins s'exprimeir aree netteté et correctement, fe devoir le pouvoir d'un roi sans nom est un harbarisme et une construction très vicieuse.

' Cette expression ne parait pas juste ; on ne voit personne descendre de ses aïeux. Racine dit, dans Iphigénie:

Le sang de ces héros dont tu me fais descendre ;

mais non pas, te sang dont on me voit descendre.

* Qu'est-ce qu'un sang qui ne mêlerait point d'oihbre à une splendeur? On ne peut trop redire que toute mëtaphoi^e doit être juste et faire une imdge' vraie.

' Le mot de peu ne convient point à un nom ; un peu de glon^,, an peu' de renommée, dé réputation, de puissance, ^dit dansr toutes les langues, et un peu de nom, dans aucune. H y a unegrammaire commune à toutes les nations, qui ne permet pas que les adverbes de quantité se joignent à dès choses qui n'ont pas de quantité. On peut avoir plus ou moins de gloire ou de puissance, mais non pas plus ou moins de nom.

6o SERTORIUS.

Jusqu'à déshonorer le trône par mes vœux ".

Cessez de m'estimer jusqu'à lui faire injure :

Je ne veux que le nom de votre créature ^ ;

Un si glorieux titre a de quoi me ravir ^;

Il ma fait triompher en voulant vous servir 4 ;

Et malgré tout le peu que le ciel m'a £ût naître^....

VIRIATE

Si vous prenez ce titre, agissez moins en maître, Ou m^apprenez du moins, seigneur, par qudLle loi Vous n'osez m'accepter, et disposez de moi.

Accordez le respect que mon trône vous donne ^ Avec cet attentat sur ma propre personne. Voir toute mon estime, et n'en pas mieux user^

' n est ëtrange que Corneille fasse parler ainsi nn Romain, après avoir dit ailleurs, pour être plus quun roi, tu te crois quelque chose, et après avoir répété si souvent cette exagération prodigieuse , qu*t7 ny a point de bourgeois de Rome qui ne sait awdes^ sus de tous les rois. Ces manières si différentes d* envisager la méAie chose font bien voir que Farchevêque Fénéion et le marquis de Vauvenargues avaient raison de dire que Corneille atteignit rarement le véritable but de la tragédie, et que trop souvent, au lieu d*émouvoir, il exagérait ou il dissertait.

* Créature y ce mot dans notre langue n'est employé que pour les subalternes qui doivent leur fortune à leurs patrons, et semble ne pas convenir à Sertoritu.

' Ce titre n'est point glorieux; il n a point de qu4>i ravir. Ce mot ravir est trop familier.

^ Par la construction de la phrase , c'est le glorieux titre qui a voulu servir Viriate.

^ Tout le peu est une contradiction dans les termes ; les mots de peu et de tout s'excluent l'un l'autre.

' On ne donne point du respect, on l'impose, on l'imprime, on l'inspire, etc.

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