ACTE IV, SCÈNE VIL
C'est ce que je saurai prévenir* par ma mort : Mais jusque-là, seigneur, permettezi-moi de vivre, Et que par un illustre et rigoureux effort, Acceptant les malheurs où mon destin me livre, Un sacrifice entier de mes vœux les plus doux Fasse la sûreté de mon frère et de vous.
COTYS.
Cette sûreté malheureuse A qui vous immolez votre amour et le mien '
Peut-elle être si précieuse Qu'il faille Tacheter de mon unique bien?
Et faut-il que Tamour garde tant de mesures Avec des intérêts qui lui font tant d'injures? Laissez, laissez périr ce déplorable roi, A qui ces intérêts dérobent votre foi.
Que sert que vous Taimiez ? et que fait votre flamme Qu'augmenter son ardeur pour croître ses malheurs,
Si malgré le don de votre ame
Votre raison vous livre ailleurs?
Armez-vous de dédains; rendez, s'il est possible. Votre perte pour lui moins grande ou moins sensible ; Et, par pitié d'un cœur trop ardemment épris. Eteignez-en la flamme à force de mépris.
L'éteindre ! Ah ! se peut-il que vous m'ayez aimée?
COTYS.
Jamais si digne flamme en un cœur allumée....
MANDANE
Mon, non; vous m'en feriez des serments superflus. Vouloir ne plus aimer, c'est déjà n'aimer plus;
458 AGÉSILAS
Et qui peut n aimer plus ne fut jamais capable D'une passion véritable.
COTYS.
L'amour au désespoir peut-il encor charmer?
MANDANE
L'amour au désespoir fait gloire encor d'aimer; Il en fait de souffrir, et souffre avec constance, Voyant l'objet aimé partager sa souffrance; Il regarde ses maux comme un doux souvenir De l'union des cœurs qui ne sauroit finir; Et comme n'aimer plus quand l'espoir abandonne, C'est aimer ses plaisirs et non pas la personne, Il fuit cette bassesse, et s'affermit si bien, Que toute sa douleur ne se reproche rien.
COTYS.
Quel indigne tourment, quel injuste supplice Succède au doux espoir qui m'osoit tout ofi&ir !
MANDANE
Et moi, seigneur, et moi, n'ai-je rien à souffrir? Ou m'y condanme-t-on avec plus de justice?
Si vous perdez l'objet de votre passion. Épousez-vous celui de votre aversion?
Attache-t-on vos jours à d'aussi rudes chaînes ? Et souffrez-vous enfin la moitié de mes peines? Cependant mon amour aura tout son éclat En dépit du supplice où je suis condamnée; Et si notre tyran par maxime d'état
Ne s'interdit mon hyménée.
Je veux qu'il ait la joie, en recevant ma main, D'entendre que du cœur vous êtes souverain ,