SCÈNE II
SOPHONISBE, HERMINIE
HERMINIE
Madame, ou j'entends mal une telle prière,
Ou vos vœux pour la paix n'ont pas votre ame entière ;
Vous devez pourtant craindre un vainqueur irrité.
SOPHONISBE
J ai fait à Massinisse une infidélité.
Accepté par mon père, et nourri dans Carthage, Tu vis en tous les deux Famour croître avec Tâge. 11 porta dans FEspagne et mon cœur et ma foi : Mais durant cette absence on disposa de moi.
J'immolai ma tendresse au bien de ma patrie : Pour lui gagner Syphax j'eusse immolé ma vie. Il étoit aux Romains , et je l'en détachai ; J'étois à Massinisse, et je m'en arrachai.
J'en eus de la douleur, j'en sentis de la gêne; Mais je servois Carthage, et m'en revoyois reine; Car, afin que le change eût pour moi quelque appas, Syphax de Massinisse envahit les états, Et mettoit à mes pieds l'iine et Tauti'e couronne, Quand l'autre étoit réduit à sa seule personne. Ainsi contre Carthage et contre ma grandeur Tu me vis n'écouter ni ma foi ni mon cœur.
HERMINIE
Et vous ne craignez point qu'un amant ne se venge. S'il faut qu'en son pouvoir sa victoire vous range?
174 SOPHONISBE
SOPHONISBE
Nous vaincrons, Herminie; et nos destins jaloux < Voudront foire à leur tour quelque chose pour nous : Mais si de ce héros je tombe en la puissance, Peut-être aura-t-il peine à suivre sa vengeance. Et que ce même amour qu'il m'a plu de trahir Ne se trahira pas jusques à me haïr.
Jamais à ce qu'on aime on n'impute d'offense ^ ; Quelque doux souvenir prend toujours sa défense. L'amant excuse, oublie; et son ressentiment A toujours malgré lui quelque chose d'amant.
Je sais qu'il peut s'aigrir, quand il voit qu'on le quitte Par l'estime qu'on prend pour un autre mérite : Mais lorsqu'on lui préfère un prince à cheveux gris, Ce choix fait sans amour est pour lui sans mépris ; Et l'ordre ambitieux d'un hymen politique N'a rien que ne parçlonne un courage héroïque :
' Il y a des degr(^s dans le mauvais comme dans le bon. Cette tirade n'est pas de ce dernier degré qui étonne et qui révolte dans Pertharite , dans Théodore, dans Attila y dans Agésilas ; mais si le plus plat des auteurs tragi(|ues s'avisait de dire aujourd'hui, nos destins jaloux voudront faire quelque chose pour nous h leur tour; un amour qu'il m'a plu de trahir ne se trahira pas jusquk me hàir, etc., et, s'il étalait sans cesse tous ces misérables lieux communs de politique, y aurait-il assez de sifflets pour lui?
* Le cœur est glacé dès cette scène. Ces dissertations sur Tamour, qui tiennent plus de la comédie (fue de la tragédie, ne conviennent ni à une femme qui aime véritablement, ni à une ambitieuse comme Sophonisbe; et Sophonisbe, qui, dans cette scène, trouve bon que Massinisse ne l'aime point , et qui ne veut pas qu'il en aime une autre , joue dès ce moment un personnage auquel on ne peut jamais s'intéresser.