‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 80 sur 278 · ACTE I, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IL

Lui-même il s'en console, et trompe sa douleur A croire que la main n'a point donné le cœur.

J'ai donc peu de sujet de craindre Massinisse ; J'en ai peu de vouloir que la guerre finisse; J'espère en la victoire , ou du moins en l'appui Que son reste d'amour me saiura faire en lui : Mais le reste du mien, plus fort qu'on ne présume, Trouvera dans la paix une prompte amertume; Et d'un chagrin secret la sombre et dure loi M'y fait voir des malheurs qui ne sont que pour moi.

HERMINIE

J'ai peine à concevoir que le ciel vous envoie Des sujets de chagrin dans la commune joie, Et par quel intérêt un tel reste d'amour Vous fera des malheurs en ce bienheureux jour.

SOPHONISBE

Ce reste ne va point à regretter sa perte, Dont je prendrois encor Toccasion offerte ; Mais il est assez fort pK)ur devenir jaloux De celle dont la paix le doit faire l'époux.

Éryxe, ma captive, Érixe, cette reine Qui des Gétuliens naquit la souveraine, Eut aussi bien que moi des yeux pour ses vertus. Et trouva de la gloire à choisir mon refus.

Ce fut pour empêcher ce fâcheux hyménée Que Syphax fit la guerre à cette inforiunée, La surprit dans sa ville, et fit en ma faveur Ce qu'il n entreprenoit que pour venger sa sœur; Car tu sais qu'il l'offrit à ce généreux prince , Et lui voulut pour dot remettre sa province.

176 SOPHONISBE

HERMINIE

Je comprends encor moins que vous peut importer

A laquelle des deux il daigne s'arrêter.

Ce fut, s'il m'en souvient, votre prière expresse

Qui lui fit par Syphax offrir cette princesse ;

Et je ne puis trouver matière à vos douleurs

Dans la perte d'un cœur que vous donniez ailleurs.

SOPHONISBE

Je le donnois ce cœur où ma rivale aspire ;

Ce don, s'il l'eût souffert, eût marqué mon empire;

Eût montré qu'un amant si maltraité par moi

Prenoit encor plaisir à recevoir ma loi.

Après m'avoir perdue, il auroit fait connoltre

Qu'il vouloit m'ét«re encor tout ce qu'il pouvoit m'étre

Se rattacher à moi par les liens du sang.

Et tenir de ma main la splendeur de son rang;

Mais s'il épouse Éryxe, il montre un cœur rebelle

Qui me néglige autant qu'il veut brûler pour elle,

Qui brise tous mes fers, et brave hautement

L'éclat de sa disgrâce et de mon changement.

HERMINIE

Certes, si je l'osois, je nommerois caprice

Ce trouble ingénieux à vous faire un supplice.

Et l'obstination des soucis superflus

Dont vous gêne ce cœur quand vous n'en voulez plus.

SOPHONISBE

Ah ! que de notre orgueil tu sais mal la foiblesse, Quand tu veux que son' choix n'ait rien qui ni'intéress

Des cœurs que la vertu renonce à posséder La conquête toujours semble douce à garder;

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