ACTE I, SCÈNE III. i8i
ÉRYXE.
On pourroit fort attendre.
80PH0NISBE.
Et durant cette attente Vous pourriez n'avoir pas Famé la plus contente.
ÉRYXE.
J'ai déjà grand chagrin de voir que de vos mains Mon sceptre a su passer en celles des Romains ; Et qu aujourd'hui, de Tair dont s'y prend Massinisse, Le vôtre a grand besoin que la paix s'affermisse.
SOPHONISBE
Quand de pareils chagrins voudront parottre au jour. Si l'honneur vous est cher, cachez tout votre amour; Et voyez à quel point votre gloire est flétrie D'aimer un ennemi de sa propre patrie, Qui sert des étrangers dont par un juste accord Il pouvoit nous aider à repousser TefiFort
ÉRTXE.
Dépouillé par votre ordre, ou par votre artifice, n sert vos ennemis pour s'en faire justice ; Mais, si de les servir il doit être honteux, Syphax sert, comme lui, des étrangers comme eux. Si nous les voulions tous bannir de notre Afrique, H faudroit commencer par votre république, Et renvoyer à Tyr, d'où vous êtes sortis, ^ux par qui nos climats sont presque assujettis.
Nous avons lieu d'avoir pareille jalousie 1^8 peuples de l'Europe et de ceux de l'Asie; ^) si le temps a pu vous naturalises.
i82 SOPHONISBE.
Le même cours du temps les peut favoriser.
J'ose vous dire plus. Si le destin s'obstine A vouloir qu'en ces lieux leur victoire domine , Comme vos Tyriens passent pour Africains , Au milieu de l'Afrique il naîtra des Romains : Et, si de ce qu'on voit nous croyons le présage, Il en pourra bien naître au milieu de Carthage Pour qui notre amitié n'aura rien de honteux, Et qui sauront passer pour Africains comme eux.
SOPHONISBE
Vous parlez un peu haut.
ÉRTXE.
Je suis amante et reine.
SOPHONISBE
Et captive, de plus.
ÉRTXE.
On va briser ma chaîne y Et la captivité ne peut abattre un cœur Qui se voit assuré de celui du vainqueur.
Il est tel dans vos fers que sous mon diadème : N'outragez plus ce prince, il a ma foi, je l'aime; J'ai la sienne, et j'en sais soutenir l'intérêt.
Du reste, si la paix vous plaît, ou vous déplaît, Ce n'est pas mon dessein d'en pénétrer la cause. La bataille et la paix sont pour moi même chose. L'une ou l'autre aujourd'hui finira mes ennuis; Mais l'une vous peut mettre en l'état où je suis.
SOPHONISBE
Je pardonne au chagrin d'un si long esclavage» Qui peut avec raison vous aigrir le courage.