‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 88 sur 278 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Les restes odieux d'une première flamme ,

D'un amour dont Thymen qu on a vu nous unir

Devroit avoir éteint jusques au souvenir.

Vantez-moi vos appas, monjfrez avec courage

Ce prix impérieux dont m'achète Garthage;

Avec tant de hauteur prenez son intérêt,

Qu'il me faille en esclave agir conune il lui platt;

Au moindre soin des miens traitez-moi d'infidèle.

Et ne me permettez de régner que sous die :

Mais épargnez ce comble aux malheurs que je crains,

D'entendre aussi vanter ces beaux feux mal éteints,

Et de vous en voir l'ame encor tout obsédée

En ma présence même en caresser l'idée.

SOPHONISBE

Je m'en souviens, seigneur, lorsque vous oubliez

Quels vœux mon changement vous a sacrifiés;

Et saurai l'oublier, quand vous ferez justice

A ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice.

Au reste, pour ouvrir tout mon cœur avec vous.

Je n'aime point Garthage à l'égal d'un époux ;

Mais, bien que moins soumise à son destin qu'au vôtre,

Je crains également et pour l'un et pour l'autre;

Et ce que je vous suis ne sauroit empêcher

Que le plus malheureux ne me soit le plus cher.

Jouissez de la paix qui vous vient d'être offerte, Tandis que j'irai plaindre et partager sa perte ; J'y mourrai sans regret, si mon dernier moment Vous laisse en quelque état de régner sûrement. Mais Garthage détruite, avec quelle apparence Oserez-vous garder cette fausse espérance?

i68 SOPHONISBE.

Rome, qui vous redoute et vous flatte aujourdliui| Vous craindra-t-elle eocor, vous voyant sans appui. Elle qui de la paix ne jette les amorces Que par le seul besoin de séparer nos forces , Et qui dans Massinisse, et voisin, et jaloux, Aura toujours de quoi se brouiller avec vous? Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnée Vaut pour Tun et pour Tautre une grande journée. Mais un esprit aigri n'est jamais satisfait Qu'il n'ait vengé Finjure en dépit du bienfait Pensez-y : votre armée est ia plus forte en nombre; Les Romains ont tremblé dès qu'ils en ont vu l'ombre; Utique à l'assiéger retient leur Scipîon :

Un temps bien pris peut tout, pressez l'occasion. De ce chef éloigné la valeur peu commune Peut-être à sa personne attache leur fortune; Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats. En tout événement Cyrthe vous tend les bras; Vous tiendrez, et long-temps, dedans cette retraite. Mon père cependant répare sa défaite; Hannon a de l'Espagne amené du secours ; Annibal vient lui-même ici dans peu de jours. Si tout cela vous semble un léger avantage, Renvoyez-moi, seigneur, me perdre avec Carthage: J'y périrai sans vous; vous régnerez sans moi. Vous préserve le ciel de ce que je prévoi !

Et daigne son courroux, me prenant seule en butte, M'exempter par ma mort de pleurer votre chute !

STPHAX.

A des charmes si forts joindre celui des pleurs !

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