‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 4)Chapitre 120 sur 248 · JUGEMENT DE LA HARPE · texte numérisé non relu

JUGEMENT DE LA HARPE

intrigue dramatique. La raison en est sensible ; c'est que plus Fesprit est occupé, moins le cœur est ému. Le temps est précieux au théâtre : quand il en feut tant pour l'attention, il n'y en a pas assez pour l'intérêt. Le spectateur n'est pas là pour deviner, mais pour sentir. Ce qu'on a blâmé principalement dans HéracliuSj c'est, I** que, l'auteur représentant les deux princes également vertueux , également dignes du trône , il devient assez indifférent que ce soit celui-ci on celai4à qui soit Héraclius : il n'y a que l'amour de Pulchërie pour l'un des deux qui puisse y mettre quelque différence ; mais cet amour est si peu de chose dans la pièce, qu'il ne supplée pas au défaut d'un contraste entre les deux princes, qui aurait pu marquer des nuances entre le fils d un tyran et celui d'un empereur vertueux, et amener, ce me semble, de nouveUes beautés.

Cest du fils d*un tyran que j*ai fait ce héros,

est un beau vers dans la bouche de Léontine; mais deux héros dans une pièce se nuisent un peu l'un à l'autre , à moins qu'ils ne le soient d'une manière différente, comme, par exemple. César et Brutus. De plus, on aime assez au théâtre que la nature l'emporte sur l'éducation , quoique dans le fait cela ne soit pas toujours vrai.

2** Cette Léontine , qui plaît par sa fermeté et par la perplexité cruelle où elle jette Phocas lorsqu'elle dit ce beau vers de situation :

Devine si tu peux , et choisis si tu Toses ,

ne laisse pas d avoir de grands défauts. Le plus consi*

SUR HEflACHUS. 241

dcrable n est pas d'avoir sacrifié son tils pour sauver celui de l'empereur: ce sacrifice, à la vérité, devrait être bien puissamment motivé s'il faisait partie de l'action; il est si loin du cœur d'une mère qu'il serait bien difficUe de le faire supporter; mais il n'est que dans l'avant-scène , dans cette partie du drame oii nous avons vu que le spectateur permet assez volontiers à l'auteur tout ce dont il a besoin pour fonder sa fable. Un reproche plus grave, c'est que Léontine, annoncée dans les premiers actes comme le principal mobile de l'intrigue, y prend en effet très peu départ. Tout se fait sans elle: c'est un personnage subalterne, c'est Esupère, qu'elle traite avec le dernier mépris, c'est lui qui fait le dénouement; c'est lui qui sauve et qui couronne Héraclius, et fait périr Phocas ; autre défaut contraire aux principes de l'art , qui exigent que la catastrophe soit toujours amenée par les personnages qui ont attiré l'attention des spectateurs. En général, cette tragédie, pendant les trois premiers actes, n'excite guère que de la curiosité ; mais dans les deus derniers la situation de Phocas entre les deux princes, dont aucun ne veut être son fils, est belle et théâtrale. Ce qui n'est pas moins beau , c'est le péril où ils sont ensuite; c'est le combat de générosité qui s'élcve entre eux, à qui portera un nom qui n'est <|u'un arrêl (le mort ; c'est aussi le moment où Héraclius voit le glaive levé surleprince sou ami, et consent, pour le sauver, à passer pour Martian :

Je suis donc, s'il faut que jp le die.

Ce iju'il faut que je sois pour lui sauver la vie. Voltaire avait sans doute oublié celte scène qiiiuid ii

2^2 JUGEMENT DE LA UARPE, etc.

9 dit que Famitié des deux princes ne produisait rien. Sans cette amitié, la scène ne subsisterait pas. U n'y avait que ce motif qui pût forcer Héraclius, qui $9 connaît très bien, à renoncer à être ce qu'il est; et cet effort y qui prolonge Terreur de Phocas , est une des beautés de la pièce..

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