DISSERTATION DE VOLTAIRE
soa L'HÉRACLIUS DE GALDÉRON.
Quiconque aura eu la patience de lire cet extravagant ouvrage, y aura vu aisément Firrëgularité de Shakeipeare , sa grandeur et sa bassesse , des traits de génie aussi forts , un comique aussi déplacé , une enflure aussi bizarre, le même fracas d'action et de moments intéressants.
La grande différence entre VHéraclius de Galdéron et le Jules César de Shakespeare , c'est que VHéraclius espagnol^ est un roman moins vraisemblable que tous les contes des Mille et une Nuits , fondé sur l'ignorance la plus crasse de l'histoire , et rempli de tout ce que l'imagination effrénée peut concevoir de plus absurde. La pièce de Shakespeare , au contraire, est un tableau vivant de l'histoire romaine, depuis le premier moment de la conspiration dé Brutus jusqu'à sa mort. Le langage , à la vérité , est souvent celui des ivrognes du temps de la reine Elisabeth; mais le fond est toujours vrai , et ce vrai est quelquefois sublime.
Il y a aussi des traits sublimes dans Galdéron, mais presque jamais de vérité , ni de vraisemblance , ni de naturel. Nous avons beaucoup de pièces ennuyeuses dans notre langue , ce qui est encore pis ; mais nous n'avons rien qui ressemble à cette démence barbare.
Il faudrait avoir les yeux de l'entendement bien bouchés pour ne pas apercevoir dans ce fameux Galdéron la nature abandonnée à elle-même. Une imagination aussi
DISSERTATION DE VULTAÏRE. 67 déréglée ne peut être copiste ; et sûrvnieat il n'a rien pris ni pu prendre de personne.
On m'assure d'ailleurs que Calderon ne savait pas le français, et qu'il n'avait même aucune connaissance du Inin ni de l'histoire. Son ignorante parait assez quand il suppose lUie reine de Sicile du temps de Phocas, un duc deCalabre, des tiefs de l'empire, et sur-tout quand il fait llrer da canon.
[Tq homme qui n'avait lu aucun auteur dans une langua étrangère aurait-il imité VHérmIius de Coroeilte pour le travestir d'une manière si horrible? Aucun écrivain espagnol ne traduisit, n'imita jamais un auteur français jusqn'au régne de Philippe V; et ce n'est même que vers l'aimée i^aS qu'on a commencé , en Espagne , à traduire <[iielquesuns de nos livres de physique : nous, au contraire, nous prîmes plus de quarante pièces dramatiques ib Espagnols du temps de Louis XIU et de Louis XIV. Pierre Corneille commença par traduire tous les beaux endroits du Cid; il traduisit le Menteur, ta Suite du Mentetir; il imita Don Sancke tC Aragon. N'est-il pas bien vraisemblable qu'ayant vu quelques morceaux de la pièce de Calderon , il les ait insérés dans son UèmcHws, et qu'il ait embelli le fond du sujet? Molière ne prit-il pas deux scènes du Fêtiani joué de Cyrano de Bergerac , son compatriote et son contemporain ?
Il est bien naturel que Corneille ait tii'é un peu d'or du fumier de Calderon ; mais il ne l'est pas que Calderon ait déterré l'or de Corneille pour le changer en fumier.
h'Héraclius espagnol était très fameux en Espagne, mais très inconnu à Paris. Les troubles qui furent suivis de la guerre de la fronde commencèrent en i645, La guerre des auteurs se faisait quand tout retentissait des cris : Point de Mazarin, Pouvait-on s'aviser de faire venir ime tragédie de Madrid pour faire de la peine à Corneille ? et