ACTE III, SCÈNE III
PULCUÉBIE.
Moi seule je me fais les maux dont je soupire!
A-ce été sous mon nom que j'ai brigué Tempire?
Ai-je employé mes soins, mes amis, que pour vous?
Ai-je cherché par là qu à vous voir mon époux?
C^uoi ! votre déférence à mes efforts s'oppose !
Elle rompt mes projets, et seule j'en suis cause!
M!*avoir (ait obtenir plus qu'il ne m'étoit dû.
C'est ce qui m'a perdue, et qui vous a perdu.
Si vous m'aimiez, seigneur, vous me deviez mieux croire,
Ne pas intéresser mon devoir et ma gloire;
Ce sont deux ennemis que vous nous avez iaits,
£t que tout notre amour n'apaisera jamais.
Vous m'accablez en vain de soupirs, de tendresse; En vain mon triste cœur en vos maux s'intéresse. Et vous rend, en faveur de nos communs désirs. Tendresse pour tendresse, et soupirs pour soupirs : Lorsqu'à des feux si beaux je rends cette justice, C'est l'amante qui parle; oyez l'impératrice.
Ce titre est votre ouvrage, et vous me l'avez dit : D'un service si grand votre espoir s'applaudit, £t s'est fait en aveugle un obstacle invincible Quand il a cru se faire un succès infaillible. Appuyé de mes soins, assuré de mon cœur, ^D falloit m'apporter la main d'un empereur, Wélever jusqu'à vous en heureuse sujette; Ma joie étoit entière , et ma gloire parfaite : ^Mais puis-je avec ce nom même chose pour vous? Il faut nommer un maître, et choisir un époux;
268 PULCHÉRIE
C'est la loi qu'on mHmpose, ou plutôt c'est la peine Qu'on attache aux douceurs de me voir souveraine. Je sais que le sénat, d'une commune voix, Me laisse avec respect la liberté du choix; Mais il attend de moi celui du plus grand homme Qui respire aujourd'hui dans l'une et l'autre Rome ' Vous Fêtes, j'en suis sûre; et toutefois, hélas! Un jour on le croira, mais....
LÉON
On ne le croit pas, Madame; il faut encor du temps et des services; Il y faut du destin quelques heureux caprices. Et que la renommée, instruite en ma iaveur.
Séduisant l'univers, impose à ce grand cœur.
Cependant, admirez comme un amant se flatte; J'avois cru votre gloire un peu moins délicate; J'avois cru mieux répondre à ce que je vous doi En tenant tout de vous, qu'en vous l'offrant en moi; Et qu'auprès d'un objet que l'amour sollicite Ce même amour pour moi tiendroit lieu de mérite.
PULCHÉRIE
Oui; mais le tiendra-t-il auprès de l'univers
Qui sur un si grand choix tient tous ses yeux ouverts?
Peut-être le sénat n'ose encor vous élire,
Et, si je m'y hasarde, osera m'en dédire;
Peut-être qu'il s'apprête à faire ailleurs sa cour
Du honteux désaveu qu'il gardé à notre amour :
Car, ne nous flattons point, ma gloire inexorable
Me doit au plus illustre, et non au plus aimable;
Et plus ce rang m'élève, et plus sa dignité
ACTt: III, SCÈNE III. 2G9
M'eo Biit avec hauteur une nécessité.
LÉON
Rabattez ces hauteurs où tout le cœur s'oppose. Madame , et pour tous deux hasardez (juelquc cliose : Tant d'orgueil et d'amour ue s'accordent pas bien; Et c'est ne point aimer que ne hasarder rien.
PDLCKÉllIE.
S'iln'y faut que mou sang, je veux bien vous en croire; Mais c'est trop hasarder qu'y hasarder ma gloire; Et plus je ferme l'œil aux périls que j'y cours, Plus je vois que c'est trop qu'y hasarder vos jours. Ah! si la voix publique eufloit votre espérance Jusqu'à me demander pour vous la préférence, Si des Doms que la gloire à Tenvi me produit Le plus cher à mon cœur faisoit le plus de bruit. Qu'aisément à ce bruit on me verroit souscrire. Et remettre en vos mains ma personne et l'empire! Mais l'empire vous fait trop d'illustres jaloux : Dans le fond de ce cœur je vous préfère à tous; Vous passez les plus grands, mais ils sont plus en vue: Vos vertus n'ont point eu toute leur étendue; Et le monde, ébloui par des noms trop fameux, N'ose espérer de vous ce qu'il présume deux.
Vous aimez , vous plaisez ; c'est tout auprès des femmes ; C'est parla qu'on surprend, qu'on enlève leurs amcs: Mais, pour remplir un trône et s'y faire estimer, Ce n'est pas tout, seigneur, que de plaire et d'aimer. La plus ferme couronne est bientôt ébranlée Quaud uu effort d'amour semble l'avoir volée; £t pour garder un rang si cher à nus désirs
27a PULCHÉRIE.
Et que ma peine, égale à votre déplaisir ,
Ne coûte à mon amour quelque indigne soupir.