‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La HarpeChapitre 3 sur 285 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ATTILA, OCTAR, cardes.

Ils ne sont pas venus, nos deux rois : qu'on leur die Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attilu s'ennuie; Qu'alors que je les mande ils doivent se hâter.

OCTAR.

IMais, seigneur, quel besoin de les en consulter? Pourquoi de votre hymen les prendre pour arbitres, Eux qui n'ont de lenr trône ici que de viiins titres, Et que vous ne laissez au nombre îles vivants Que pour traîner par-tout deux rois pour vos suivants '

ATTILA

J'en puis résoudre seul , Octar, et les appelle. Non sous aucun espoir de lumière nouvelle; Je crois voir avant eux ce qu'ils m'éclaircironi, Et m'êlre déjà dit tout ee qu'ils me diront:

Mais de ces deux partis lequel que je préfère. Sa gloire est un alEont pour l'autre, et pour soi

i4 ATTILA.

Et je veux attirer d un si juste courroux Sur l'auteur du conseil le3 plus dangereux coups. Assurer une excuse à ce manque d'estime, Pouvoir, s'il est besoin, livrer une victime; Et c'est ce qui m'oblige à consulter ces rois , Pour faire à leui'S périls éclater ce grand choix : Car enfin j'aimerois un prétexte à leur perte; J'en prendrois hautement l'occasion offerte.

Ce titre en eux me choque, et je ne sais pourquoi Un roi que je commande ose se nommer roi.

Un nom si glorieux marque une indépendance Que souille, que détruit la moindre obéissance; Et je suis las de voir que du bandeau royal Ils prennent droit tous deux de me traiter d'égal.

OCTAB.

Mais, seigneur, se peut-il que pour ces deux princesses

Vous ayez mêmes yeux et pareilles tendresses,

Que leur mérite égal dispose sans ennui

Votre ame irrésolue aux sentiments d'autrui?

Ou si vers l'une ou l'autre elle a pris quelque pente.

Dont prennent ces deux rois la route différente,

Voudra-t-elle, aux dépens de ses vœux les plus doux,

Préparer une excuse à ce juste courroux?

Et pour juste qu'il soit, est-il si fort à craindre

Que le grand Attila s'abaisse à se contraindre?

ATTILA

Non : mais la noble ardeur d'envahir tant d'états Doit combattre de tête encor plus que de bras , Entre ses ennemis rompre l'intelligence, Y jeter du désordre et de la défiance,

ACTt: I, SCÉNK I. i5

Et ne rien hasarder qu'on n'ait de toutes parts, Autant qu il est possible, enchalué tes hasards.

Nous étions aussi forts qu'à présent nous le sommes. Quand je fondis en Gaule avec cinq cent mille honuues Dès-lors, s'il t'en souvient, je voulus, mais en vain. D'avec le Visigoth détacher le Koniain.

J'y perdis auprès d'eux des soins qui me perdirent; Loin de se diviser, d'autant mieux ils s'unirent. La terreur de mon nom pour nouveaux compajjnons Leur donna les Alaius, les Francs, les Bourguignons; Et, n'ayant pu semer entre eus aucuns divorces, Je me vis en déroute avec toutes mes forces.

J'ai su les rétablir, et cherche à me venger; Mais je cherche à le faire avec moins de danger.

JDe ces cinq nations contre moi trop lieureuses, J'eiiToie offrir la paix aux deux plus belliqueuses; Je traite avec chacune; et comme toutes deux De mon hymen offert ont accepte les nœuds.

Des princesses qu'ensuite elles en font le gage L'une sera ma femme et l'autre mon otage.

Si j'offense par là l'un des deux souverains. Il craindra pour sa sœur qui reste entre mes mains. Ainsi je les tiendrai l'un et l'antre en contiainte, L'un par mon aUiance, et l'autre par la craiote; Ou si le malheureux s'obstine à s'irriter.

L'heureux en ma faveur saura lui résister; Tant que de nos vainqueurs terrassés l'un par l'autre Les trônes ébranlés tombent au pied du noire. Quant à l'amour, apprends que mon plus doux souci N'est..,. Mais Ardaric entre, et Valamir aussi.

i6 ATTILA.

Page 1