‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 13 sur 292 · ACTE I, SCÈNE IIL 5j · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IIL 5j

Et quand par ses refus j'aurai droit d^ prétendre^ Le cœur toujours à lui ne voudra pas se rendre^r

. ARISTI£.

Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir , Et si mon hymënée enfle votre pouvoir ? Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse ' D'exiger de ce cœur des marques de tendresse , Et de les préférer à ce qu'il fait d'effort Pour braver mon tyran et relever mon sort? Laissons, seigneur, laissons pour les petites âmes Ce commerce rampant de soupirs et de flammes ; ^ Et ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prête à voir iSnir. Unissons ma vengeance à votre politique , Pour sauver des abois toute la repubKque r ' L'hymen seul peut unir des intérêts si grands. Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétends; Mais dans ce dur exil que mon tyran m'impose , Le rebut de Pompée est encor quelque chose j

* Ravaler ne se dit ptaa»

^ li'abbé d'Âabigoac condamne durement ce^ commerce mmpani, et je crois qa'il a raison , mais le fond de l'idée est beau. Aristie et Sertorios pensent et s'expriment noblement; et il serait à souhaiter qu'il y eût plus de force , plus de tragique dans le rôle de la femmc^ de Pompée.

3 On n'a jamais dû dire sauver ékâ abois, parce que abois signifie les derniers soupirs , et qu'on ne sauve point d'un soupir ; on sauve d'un péril , et on tire d'nne extrémité ; on rappelle des portes de la mort ; on ne sauve point des abois* An reste , ce mot abois est pris des cris des chiens qui aboient autour d'un cerf forcé , avant de se jeter sur lui.

38 SERTORIUS

Et j'ai des sentiments trop nobles ou trop vains ,

Pour le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains*

SERTORITJS.

Ce npm ne m'est pas dù^ je suis....

ARISTIE

Ce que vous faites Montre à tout l'univers^ seigneur^ ce que tous êtes; Mais quand même ce nom sembleroit trop pour vous^ Du moins mon infidèle est d'un rang au-dessous : Il sert dans son parti ^ vous commandez au vôtre ; Vous êtes chef de l'un, et lui sujet dans l'autre ; Et son divorce enfin , qui m'arrache sa foi f L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi^ Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime ^ * Tandis qu'en l'esclavage un autre hymen l'abîme. *

> Grandeur sublime n'est plus d*usage : ce terme , sublime , ne s'emploie que pour exprimer les choses qui élèvent l'âme ; une pensée sublime, un discours sublime. Cependant pourquoi ne paa ajipeler de ce nom tout ce qui est élevé? On doit, ce me semble , accorder à la poésie plus de liberté qu'on ne lui en donne. C'est surtout aux bons auteurs qu'il appartient de ressusciter des termes abolis, en les plaçant avantageusement. Mais aussi remarquons que rang aublime vaut bien mieux que grandeur sublime : pourquoi? c'est que aublime joint avec rang est nne épitbète nécessaire ; sublime apprend que ce rang est élevé ; mais sublime est inutile avec grandeur. Ne vous servez )amais d'épithétes que quand elles ajouteront beaucoup à la chose.

* Le mot d^abime ne convient point à l'esclavage. Pourquoi dit-ou , abîmé dans la douleur ^ dans la tristesse y etc.? c^est qu'on y peut ajouter l'épithète à.e profonde; mais un esclavage n'est point profond ; on ne saurait y être abimé. Il y a une infinité d'expressions louches , qui font peine au lecteur ; on en sent rarement la raison , on ne la cherche pas même; mais il. y en a toujours une, et ceux qui veulent se former le style doivent la chercher.

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