ACTE I, SCÈNE III. Sg
Mais^ seigneur, je m'emporte , et l'excès d'un tel heur Me fait vous en parler avec trop de chaleur. Tout mon bien est encor dedans l'incertitude : * Je n'en conçois l'espoir qu'avec inquiétude; . Et je craindrai toujours d'avoir trop prétendu ^ . Tant que de cet espoir vous m'ayez répondu, * Vous me pouvez d'un mot assurer ou confondre.
SERTORIUS
Mais^ madame , après tout, que puis-je vous répondre? De quoi vous assurer, si vous-même parlez Sans être sure encor de ce que vous voulez?
De votre illustre hymen je sais les avantages ; l'adore les grands noms que j'en ai pour otages , Et vois que leur secours, nous rehaussant le bras, Âuroit bientôt jeté la tyrannie à bas : * Mais cette attente aussi pourroit se voir trompée Dans l'offre d'une main qui se garde à Pompée , Et qui n'étale ici la grandeur d'un tel bien , Que pour me tout promettre et ne me donner rien.
' Il semble que son bien consiste à être incertaine. Quand on dit^ tout mon bien est dans Veapérance , on entend que le bonbenr consiste â espérer. I/auteur veut dire , tout mon bien est incertain.
* On ne répond point d'un espoir , on répond d'une personne , d'un éTeuement. Tant que n'est pas ici français en ce sei^s.
3 Des noms pour otages , des secours qui rehaussent 7e bras , et qui jettent la tyrannie à bas , sont dçs expressions trop impropres , trop triiriales ; ce style est trop obscur et trop négligé. Un secours qui reliausse le bras n'est ni élégant ni nxible ; la tyrannie jetée à bas n'est pas meilleare. Voyez si jamais Racine a jeté )a tyrannie à bas. -Qtioi! dans une scène entre la femme de Pompée et' lin général romain il n'y a pas quatre vers supérieurement écrits !
4o SERTORIUS.
AKISTIE*
Si VOUS vouliez ma main par choix de ma personne ^ Je vous dirois: w Seigneur, prenez; je vous la donne; ' « Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard ». Mais comme en cet hymen l'amour n*a point de part. Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique , Souffrez que je vous dise, afin que je m'explique , Que quand j'aurois pour dot un million de bras ,
> n semble qu'Âristie ne doit point dire k Sertorins , si pouê m'aimiez , je POU* épouêûroia» Ce n'est point da tout oon intention de faire des coquetteries à ce vieux général ; elle ne vent que se venger de Pompée, n est vrai que ces mariages politiques ne peuvent faire aucun effet au théâtre; ce sont des intrigues, mais non pas des intrigues tragiques. Le corar veut être remué , et tout ce qui n'est que politique est plutôt fait pour être lu dans Hûstoite, que ponr être représenté dans la tragédie.
Plus j'examine les pièces de Corneille, et plus je suis surpris qu'après le prodigieux succès du Cid, il ait presque toujours renoncé à émouvoir. Je ne peux m'empêcher de dire ici que , quand >e prk la résolution de commenter les tragédies de Corneille , un homme qui honore sa haute naissance par les talens les plus distingués m'écrivit, youa prenez donc Tacite et Titê'Live pour des poètes trafiquée? En effet, Sertorius et toutes les pièces suivantes sont plutôt des dialogues sur la politique ^ et des pensées dans le goût et non dans le style de Tacite *y que des pièces de théâtre : il faut bien distinguer les intérêts d'état et les intérêts du cosur. Tout ce qui n'est point fait pour remuer fortement l'âme n'eait pas du genre de la tragédie : le plus grand défaut est d'être froid.
* Si ces pensées , sans être du style de Tacite , sont cependant , comme Toltaire le reconnaît , dans le goAt de Tacite , il ne fallait pas dire que les plus méprisables écrivains de Tantre siècle n*avaient rien écrit de si ridicule et de si plat qae les dernières pièces de Corneille : car ces écrivains ne pensaient pas mieux qu'ils ne. s'exprimaient; et , a leur égard , CortieiUe demeare toujours à nue distance incommensurable. P.