‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 18 sur 292 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Et laisse à ma pudeur des sentiments confus y Que Famour-propre obstine à douter du refus* ' Épargne-m'en la honte ^ et prends soin de lui dire^ A ce héros si cher.... Tu le connois, Thamire; Car d'où pourroit mon trône attendre un ferme appui? Et pour qui mépriser tous nos rois , que pour lui ? * Sertorius, lui seul digne de Yiriate, Mérite que pour lui tout mon amour éclate. Fai&-Iui, fais-lui savoir le glorieux dessein De m'affermir au trône en lui donnant la main : Dis-lui.... Mais j'aurois tort d'instruire ton adresse^ ' Moi qui connois ton zèle à servir ta princesse.

THAMIRE

Madame , en ce héros tout est illustre et grand ; Mais , à parler sans fard , votre amour me surprend.

I n ne faut jamais parler de sa pudear * ; mais il faut encore moins laisser à sa pudeur des sentiments confus , que f amour ^propre obstine à douter du refus , parce que c'est on galimatias ridicule. ■

* Cet embarras , cette crainte de nommer celui qu'elle aime , pourraient convenir à une jeune personne timide , et seml)lent peu faits pour une femme politique. Mais , et pour qui mépriser tous nos^ rois, que pour lui? est un vers digne de Corneille. Il faudrait , pour que ce vers fît son effet ^ qu'il fût pour un jeune héros aimable y et non pas pour un vieux soldat de fortune.

3 Peut-être le mot d'adresse est-il plus propre au comique qu'au tragique dans cette occasion.

* Didon parle de sa pudeur dans V Enéide, et c'est un des beaux endroits de Virgile. Racine fait dire à Phèdre :

De raastère pudear les bornes sont passées.

n n'est donc pas vrai qu'on ne doit jamais parler de sa podefeir. P.

46 SERTORIUS

Il est as^ez nouveau qu'un homme de son âge Ait des charmes si forts pour un jeune courage^ Et que d'un front ridé les replis jaunissants Trouvent l'heureux secret de captiver les sens. *

VIRIATE

Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte ; Il hait des passions l'impétueux tumulte ;

^ Deê charmés 9i fhrta pour tm jeune courage, des repiiê Jaunie^ eants d^ un front qui trouvent ie aecret de captiver tes sens, Ditconn de soubrette, sans doute, plutôt que de la confidente d'une reine; mais discours qui rendent Viriate un personnage intolérable à qui* conque a un peu de godt. Ces replis januissans , et cette pudeur de Viriate , et ce héros si cher que Thamire connaît , font un étrange contraste. Rien, n'est plus indigne de la tragédie.

La réplique de Viriate me parait admirable. Je ne voudrais pourtant paa qu'une reine .parlât des sens. Racine , qu'on regarde si mal à propos comme le premier qui ait parié d'amour , mais qui est le seul qui en ait bien parlé , ne s'est jamais servi de ces mots, les sens *. Voyez la première scène de Pulchérie.

* Peu de personnes avaient observé cette délicatesse de Racine ; et véritablement il s'est interdit, même dans la tragédie de Phèdre^ Tusage de ce mot, que son sajet semblait amener si naturellement. C'est une difficulté qui n*étoit pas aisée à vaincre, et que pourtant il a surmontée dans tout le rôle de Phèdre , qui est un des chefs-d'œuvre de notre théâtre. Mais parce que Racine s'est interdit cette expression , il y aurait trop de rigueur à la condamner dans ces beaux vers de Viriate. Voltaire , daiis Œdipe , a fait dire à Jocaste :

Tu sais qn'à mon devoir toat entière, attachée , J'étouffai de mes sens la révolte cachée.

Elle ajoute , à quelques vers de distance , dans la même scène :

Ce n'était point , ^glne , un feu tumultueux , De mes sens enchantés enfant impétueux ;

et personne ne s'en est scandalisé. Il ne faut rien outrer , même en matière de bienséance. P. •

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