SCÈNE IL
SERTORIUS ET POMPÉE, assis.
POMPEE
L'inimitié qui règne entre nos deux partis
N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis. *
Comme le vrai mérite a ses prérogatives, ^
1 Pompée ne doit pas demander qu'on se retire pour pouvoir dire en liberté à Sertorius qu'il Testime. On peut faire un compliment en public , et faire ensuite retirer les assistans : cela même eût fait un bon effet au théâtre.
* Cet amortissement des droits j ce» prérogatives du vrai mérite , gâtent un ipeu ce commencement du discours de Pompée. Prérogatives n'est pas le mot propre ; et des prérogatives qui prennent le des^ sus des haines / rien n'est moins élégant. Quand même ces deux vers seraient bons,. ils pécheraient, en ce qu'ils sont inutiles; ils affaibliraient ces deux beaux vers si nobles et si simples :
L*estime et le rjespect sont les justes tributs Qn*aux cœurs même ennemis arrachent les vertus. '
Rien de trop , voilà la grande régie.
3 Cette phrase, ce comme, ne conviennent pas à Pompée. Cela sent trop son rhéteur. Ce tour est trop apprêté , cette expression trop prosaïque. Le défaut est petit ; mais il faut remarquer tout dans un dialogue aussi important que celui de Pompée et de Sertorius,
74 SERTORIUS
Qui prennent le dessus des haines les plus vives. L'estime et le respect sont de justes tributs Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus; Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance ' Dont je ne fais ici que trop d'expérience, L'ardeur de voir de près un si fameux héros, Sans lui voir en la main piques ni javelots, * Et le front désarmé de ce regard terrible ' Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.
Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur, Que mon trop de fortune a pu m'enfler le coeur; Mais, et ce franc aveu sied bien aux grands courages, * J'apprends plus contre vous par mes désavantages. Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aie emportés ^
' Ce rendre se rapporte à tribut; mais on ne rend point un tribut , on rend justice , on rend hommage , on paye un tribut.
* n serait à désirer que Corneille eût autrement tourné ce vers. f^oir piques n'est pas français. *
^ Z^ front désarmé se rapporte à sans voir; de sorte que la véritable construction est , sans lui voirais front désarmé; ce qui est précisément le contraire de ce qu'il entend. U reste ^ savoir si un général doit parler à un autre général de son regard terrible.
4 C'est ce qu'on doit dire de Pompée , mais c'est ce que Pompée ne doit pas dire de lui : c'est une parenthèse du poète. Jamais un général d'armée ne se vante ainsi , et ne s'appelle grand courage. Il ne faut jamais faire parler les hommes autrement qu'ils né parle» raient eux-mêmes : c'est une règle générale qu'on ne peut trop répéter.
5 On emporte une place , on remporte un avantage , on a un succès ; on n'emporte point un succès. C'est un barbarisme*
* La phrase est française , mais voir piques n*est point agréable. P. ' .