ACTE III, SCÈNE IL j
Ne m'ont encore appris par mes prospérités. Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites : ' Les siéges> les assauts , les savantes retraites, Bien camper, bien choisir à chacun son emploi, Votre exemple est partout une étude pour moi. Ah ! si je vous pouvois rendre à la république, QuQ je croirois lui faire un présent magnifique ! Et que j'irois, seigneur, à Rome avec plaisir. Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir ^ Si j'y pouvois porter quelque foible espérance D'y conclure un accord d'une telle importance! Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous? Et près de vous, seigneur, ne puis-je rien pour tous?
SERTORIUS
Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine. Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine : Mais avant que d'entrer dans ces difficultés, Soufirez que je réponde à vos civilités. *
Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime. ^ La victoire attachée à vos premiers exploits ,
1 Je vois à voir, répétition qu'il faut éviter.
* n eût été mieux que Seitorins eût répondu aux civilités de Pompée sans le dire ; cela donne à son discours un air apprêté et contraint, n annonce qu'il veut faire un compliment ; un tel compliment doit être sans appareil , afin qu'il paraisse plus naturel et plus vrai. On n'a pas besoin de faire retirer les assistans pour faire un compliment.
' Degré sublime, expression faible et impropre employée pour la rime.
76 SERTORIUS
Un triomphe ayant l'âge où le souffrent nos lois ^
Avant la dignité qui permet d'y prétendre.
Font trop voir quels respects l'univers vousdoit rendre»
Si dans l'occasion je ménage un peu mieux
L'assiette du pays et la faveur des lieux , *
Si mon expérience en prend quelque avantagé,
1 Je ne peux m'empéclier de remarquer ici qu'on trouTe dans plusieurs livres , et surtout dans V Histoire du Théâtre , que le vicomte de Turenne, à la représentation de Sertorius , s'écria: Où donc Corneille a-t il pu apprendra Vart de la guerre ? Ce conte est ridicule. Corneille eût très mal fait d^entrer dans les détails de cet art; il fait dire en général à Sertorius ce que ce Romain devait peut-être se passer de' dire, qu'il sait mieux se prévaloir du terrain que Pompée. U n'y a pas là de quoi étonner un Turenne. Jjes généraux de Gharles-Quiut et de François V pouvaient, en effet, s'étonner que Machiavel, secrétaire de Florence, donnât des régies excellentes de tactique, et enseignât à disposer les bataillons comme on les range aujourd'hui ; c'est alors qu'on pouvait dire : Ou Machiavel Or^^il appris tart de la guerre ? Mais si le vicomte de Turenne en avait dit autant sur un ou deux vers de Corneille , qui n'enseignent point la tactique, et qui ne doivent point l'enseigner , il aurait dit une puérilité dont il était incapable.
On pouvait plus justement dire que Corneille parlait supérieurement de politique. La preuve en est dans ces vers : Lorsque deux factions divisent an empire , etc. Elle est encore plus dans Cinna, Nous sommes inondés depuis peu de livres sur le gouvernement. Des hommes obscurs, incapables de se gouverner eux-mêmes , et ne connaissant ni le monde , ni la cour, ni les affaires, se sont avisés d'instruire les rois et les ministres , et même de les injurier. Y a-t-il un seul de ces livres , je n'eu excepte pas un , qui approche de loin de la délibération d'Auguste dans Cinna, et de la conversation de Sertorius et de Pompée? C'est là que Corneille est bien grand; et la comparaison qu'on peut faire de ces morceaux avec tous nos fatras de prose sur la politique , le rend encore plus grand , et est le plus bel éloge de la poésie.