‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 39 sur 292 · ACTE III, SCÈNE IL 8i · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IL 8i

La main qui les opprime, et que vous soutenez , Les accoutume au joug que vous leur destinez ; ' Et doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage , - Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage. ^

POMPÉE

Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi; Mais justifira-t-il ce que l'on voit ici ? Permettez qua mon tour je parle avec franchise ; Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise ; Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux, • Et laisse le dedans à pénétrer aux dieux.

Ne vit-on pas ici sôus les ordres d'un homme? N'y commandez-*vous pas comme Sylla dans Rome ? Du nom de dictateur , du nom de général , Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal? Les titres différents ne font rien à la chose;

* Ce mot tdter , qui par Ibi-méme est familier > et même igaoble , fait ici un très bel effet*; car, comme on Fa déjà remarqué, il n^ a guère de mot qui , étant heureusement placé , ne puisse contribuer an sublime» Ce discours de Sertorius est un des plus beaux morceaux de Corneille ; et le reste de la scène en est digne , à quelque^ négli-^ gences près.

Ces vers i

Et votre empire eU est d*antant plus dangereux, étô. Aome n'est plus dans Rome , elle est tcTute où je sois , etc. '

•ont égaux aux plus beaux vers de Cinna et dea Horacea»

* Racine a fait du mot chatouUkr nn emploi non moins heureux, en fai^ saut dire à Agamemnbn , dans Ipkigénie :

Ce' nom dfe roi des rois , et de chef de la Grèce, Chatouillolt de mon cœur rorgaeillense foîblesfe.

Et remarqnez que cette métaphore hardie pe trouverait pas de peintre qui pût en faire un tableau. P.

Vin. 6

9a SERTORIUS.

Vous imposez des Icôs ainsi <]a'il en impose ; Et s'il est périlleux de s'en faire haïr^ 11 ne seroit pas .sûr de tous désobéir.

Pour moi, si ijuelque jour je suis ce que vous été», J'en userai peut-«tre alors comme vous faites : Jusque-là....

SERTORIUS

Vous pourriez en douter jusque-là , Et me faire un peu moins ressembler à Sylla. Si je commande ici, le sénat me l'ordonne. Mes ordres n'ont encore assassiné personne. Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun ; Je leur &is bonne guerre, et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprêipe ; Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.

POMPÉE

Et votre empire en est d'autant plus dangereux. Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux. Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire. Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire, Et que la liberté trouvera peu de jour A détruire un pouvoir que fait régner l'amour.

Ainsi parlent, seigneur, les âmes soupçonneuses. Mais n'examinons point ces questions fâcheuses , Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis Que cet asile ouvert sous vous a réunis. Une seconde fois, n'est-il aucune voie Par où je puisse à Rome emporter quelque joie ? Elle seroit extrême à trouver les moyens De rendre un si grand homme à ses concitoyens.

Page 1