‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 77 sur 292 · SCÈNE YIL · texte numérisé non relu

SCÈNE YIL

POMPÉE, VIRIATE, ÀRISTIE, THAMIRE, ARGAS.

POMPEE

Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître , Graaide reine ; ce n'est que pour punir un traître.

Criminel envers vous d'avoir trop écouté ' L'insolence où montoit sa noire lâcheté , J ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire ,

* Le froid qui règne dans ce dénomment vient principalement d'à rôle bas et méprisable que joue Perpenna. Il est assez lâche pour Venir accuser la femme de Pompée d'avoir voulu faire des ennemis à son mari dans le temps de son divorce , et assez imbécille pouir crorre que Pompée lui en saura gré dans le temps qu'il reprend sa femme*

Un défaut non moins grand, c'est que cette accusation contre Aristie est un faible épisode auquel on ne s'attend point.

C'est une belle chose dans l'histoire , que Pompée brûle les lettres sans les lire ; mais ce n'est point du tout une chose tragique : ce qui arrive dans un cinquième acte , sans avoir été préparé dans les pre-'miers , ne fait jamais une impression violente.

Ces lettres sont une chose absolument étrangère à la pièce. Ajoutez à tous ces défauts contre l'art du théâtre , que le supplice d'un criminel f et surtout d'un criminel méprisable , ne produit jamais aucun mouvement dans l'âme; le spectateur ne craint ni n'espère. Il n'y a point d'exemple d'un dénoûment pareil qui ait remué l'âme ; et il b'7 en aura point. Âristote avait bien raison , et connaissait bien le

i44 SERTORlUâ.

Pour me justifier avant que vous rien dire : Mais. je n'abuse point d'un si £icile accès, £t je n'ai jamais su dérober mes succès.

Quelque appui qae son crime aujourd'hui vous enlève ; Je vous offire la paix, et ne romps point la trêve ; Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux.

Si de quelque péril je vous ai garantie. Je ne veux pour tout prix enlever qu Aristie , A qui devant vos yeux , enfin maître de moi ,

cœar humain , qaand il disait que le simple châtiment d'un coupable ne pouvait être un sujet propre au théâtre. ' ^

Encore une fois, le cœur veut être ému; et, quand on ne le trouble pas , on manque à la première loi de la tragédie.

Viriate parle noblement à Pompée ; mais des complimens 'finissent toujours i^ne tragédie froidemenn. Tontes ee& vérités sont l.d ares , je l'avoue; mais à qui dures? à un homme qui n'est plus? Quel bien lui ferai- je en le filsittant? quel mal» en disant vrai? Ai-je entrepris . un vain panégyrique ou un ouvrage utile? Ce n'est pas pour lui que je réfléchis , et que j'écris ce que m'ont appris cinquante ans d'expérience^ c'est pout les autears et pour les lecteurs. Quiconque ne connaît pas les défauts , est incapable de connaître les beautés; et je répète ce que j'ai dit dans l'examen de presque toutes ces pièces » que la vérité est préférable à Corneille , et qu'il ne faut pas tromper les vivans par respect pour les morts. Je ne suis pas même retenu par la crainte de me voir soupçonné de sentir un plaisir secret à rabaisser un grand homme , dans la vaine idée de m'égaler à loi en L'avilissant : je me crois trop au-dessous de lui. Je dirai seulement ici que je parlerais avec plus de hardiesse et de force , si \e ne m'étais pas exercé quelquefois dans l'art de Corneille.

J'ai dit ma pensée avec l'honnête liberté dont j'ai fait profession toute ma vie ; et je sens si vivement ce que le père du théâtre a de sublime , qu!il m'est permis plus qu'à personne de montrer eu quoi il n*est pas imitable.

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