ACTE I, SCÈNE IV. i8i
Le briguer^ l'un pour Rome , et l'autre pour Carthage :' Je les vis à ma table , et sur un même lit; Et comme ami commun j'aurois eu tout crédit. <
Votre beauté , madame , emporta la balance. De Carthage pour vous j'embrassai l'alliance ; Et comme on ne veut point d'arbitre intéressé. C'est beaucoup aux vainqueurs d'oublier le passé. En l'état où je suis, deux batailles perdues, Mes villes la plupart surprises ou rendues. Mon royaume d'argent et d'hommes afibiblî, C'est beaucoup de me voir tout d'un coup rétabli. Je recois sans combat le prix de la victoire ; Je rentre sans péril en ma première gloire; Et, ce qui plus que tout a lieu de m'être doux. Il m'est permis enfin de vivre auprès de vous.
SOPHONISBE
Quoi que vous résolviez , c'est à moi d'y souscrire } J'oserai toutefois m'enhardir à vous dire Qu'avec plus de plaisir je verrois ce traité , Si j'y voyois pour vous , ou gloire , ou sûreté. Mais, seigneur, m'aimez-vous encor?
SYPHAX
Si je vous aime?
SOPHONISBE
Oui, m'aimez-vous encor, seigneur?
SYPHAX
Plus que moi-même.
SOPHONISBE
si mon amour égal rend vos jours fortunés ,
iiOa SOPHONISBK
Vous iouVient^il encor de qui vous le tenez?
SifPHAX.
De vos bontés , madame.
SOPHO^ISBE.
Ah! cessez, je vous prie, De faire en ma faveur outrage à ma patrie. Un autre avoit le choix de mon père et le mien, Elle seule pour vous rompit ce doux lien. Je brûlois d'un beau feu , je promis de l'éteindre ; J'ai tenu ma parole , et j'ai su m'y contraindre. Mais vous ne tenez pas , seigneur , à vos amis Ce qu'acceptant leur don vous leur avez promis; Et, pour ne pas user vers vous d'un mot trop rude, Vous montrez pour Carthage un peu d'ingratitude.
Quoi ! vous, qui lui devez ce bonheur de vos jours, Vous, que mon hyménée engage à son secours, Vous, que votre serment attache à sa défense. Vous manquez de parole et de reconnoissance ! Et pour remercîment de me voir en vos mains. Vous la livrez vous-même en celles des Romains! Vous brisez le pouvoir dont vous m'avez reçue , Et je serai le prix d'uiie amitié rompue , Moi qui , pour en étreindre à jamais les grands nœuds, Ai d'un amour si juste éteint les plus beaux feux ! Moi, que vous protestez d'aimer plus que vous-même. Ah ! seigneur, le dirai-je? est-ce ainsi que l'on m'aime?
SYPHAX
Si vous m'aimie^, madame , il vous seroit bien doux De voir coiùme je veux ne vous devoir qu'à vous;