ACTE I, SCÈNE IV, i
Vous ne vous plairiez pas à montrer dans votre âme Les restes odieux d'une première flamme ^ D'un amour dont l'hymen qu'on a vu nous unir Devroit avoir éteint jusques au souvenir. ^
Vantez-moi vos appas , montrez avec courage Ce prix impérieux dont m'achète Cartbage ; Avec tant de hauteur prenez son intérêt. Qu'il me faille en esclave agir comme il lui plaît; Au moindre soin des miens traitez-moi d'infidèle , ' Et ne me permettez de régner que sous elle : Mais épargnez ce comble aux malheurs que je crains, D'entendre aussi vanter ces beaux feux mal éteints. Et de vous en voir l'âme encor tout obsédée En ma présence même en caresser l'idée.
SOPHONISBE
Je .m'en souviens, seigneur, lorsque vous oubliez Quels vœux mon changement vous à sacrifiés ; Et saurai l'oublier , quand vous ferez justice A ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice. Au reste , pour ouvrir tout mon cœur avec vous , Je n'aime point Cartbage à l'égal d'un époux ; Mais, bien que moins soumise à son destin qu'au vôtre, Je crains également et pour l'un et pour l'autre ; Et ce que je vous suis ne sauroit empêcher Que le plus malheureux ne me soit le plus cher.
Jouissez de la paix qui vous vient d'être offerte , Tandis que j'irai plaindre et partager sa perte ; J'y mourrai sans regret, si mon dernier moment Vou^ laisse en quelque état de régner sûrement. Mais Cartbage détruite , avec quelle apparence
i84 SOPHONISBE.
Oserezr-vbXiê garder cette fausse espërance? Rome, qui* vous redoute et vous flatte aujouôtl'hui, Vous craindra-t-elle encor , vous voyant sans appui ^ Elle qui de la paix ne jette les amorces Que par le seul besoin de séparer nos forces , Et qui dans Massinisse , et voisin , et jaloux^ Aura toujours de quoi se brouiller avec vous? Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnée Vaut pour l'un et pour Fautre une grande journée. Mais un esprit aigri n'est jamais satisfait Qu'il n'ait vengé l'injure en dépit du bienfait. Pensez-y : votre armée est la plus forte en nombre; Les Romains ont tremblé dès qu'ils en ont vu l'ombre; Utique à l'assiéger retient leur Scipion : Un temps bien pris peut tout, pressez l'occasion. De ce chef éloigné la valeur peu commune Peut-être à sa personne attache leur fortune ; Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats. En tout événement Cyrthe vous tend les bras; Vous tiendrez , et long-temps , dedans cette retraite. Mon père cependant répare sa défaite ; Hannon a de l'Espagne amené du secours; Annibal vient lui-même ici dans peu de jours. Si tout cela vous semble un léger avantage, Renvoyez-moi, seigneur, me perdre avec Carthage; J'y périrai sans vous , vous régnerez sans moi. Vous préserve le ciel de ce que je prévoi ! Et daigne son courroux, me prenant seule en butte, M'exempter par ma mort de pleiver votre chute I