‹ Œuvres de P. Corneille, avec les commentaires de VoltaireChapitre 94 sur 292 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ÉRYXE, BÀRCÉE.

ERYXE.

Quel désordre, Barcée, ou plutôt quel supplice, M'apprêtoit la victoire à revoir Massiuisse I Et que de mon destin l'obscure trahison Sur mes souhaits remplis a versé de poison!

* On retrouve dans ce second acte des étincelles du feu qui avait animé l'auteur de Cinna et de Po/yeucte, etc. Cependant la pièce de Corneille n*ent qu'un médiocre succès , et la Sophonisbe de Mairet continua à être représentée. Je croii) en trouver la raison jusque dans les beaux endroits même de la Sophoniabe de Corneille. Éryxe, cette ancienne maîtresse de Massinisse , démêle très bien l'amour de Massinisse pour sa rivale; tout ce qu'elle dit est vrai , mais ce vrai ne peut toucher. Elle annonce elle-même que Sophonisbe est aimée; dès-lors plus d'incertitude dans l'esprit du spectateur , plus de suspension , plus de crainte. Mairet avait eu l'art de tenir les esprits en suspens : on ne sait d'abord chez lai si Massinisse pardonnera ou non à sa captive. C'est- beaucoup que , dans \b temps grossier où Mairet écrivait, il devinât ce grand art d'intéresser. Sa pièce était, à la vérité , remplie de vers de comédie et de longues iléclamations ; mais ce goût subsista très long-temps, et il n'y avait qu'un petit nombre d'esprits éclairés qui s'aperçussent de ces défauts. On aimait encore , ainsi que nous l'avons remarqué souvent , ces longues tirades

i88 SOPHONISBE.

Syphax est prisonnier ; Cyrihe tout éperdue - A ce triste spectacle aussitôt s'est rendue. Sophonisbe , en dépit de toute sa fierté, Va gémir à son tour dans la captivité : Le ciel finit la mienne, et je n'ai plus de chaînes Que celles qu'avec gloire on voit porter aux reines; Et lorsqu'aux mêmes fers )e crois voir mon vainqueur, Je doute, en le voyant, si j'ai part en son cœur! En vain l'impatience à le chercher m'emporte. En vain de ce palais je cours jusqu'à la porte. Et m'ose figurer , en cet heureux moment , Sa flamme impatiente et forte également : Je l'ai vu, mais surpris , mais troublé de ma vue; II n'étoit point lui-même alors qu'il m'a reçue; Et ses yeux égarés marquoient un embarras  faire assez juger qu'il ne me cherchoit pas. J'ai vanté sa victoire, et je me suis flattée Jusqu'à m'imaginer que j'étois écoutée :

raisonnées qui , à l'aide de cinq ou six vers pompeux, et de la déclamatiou ampoulée d'an acteur , subjuguaient Fimaginalion d'un parterre y alors peu instruit , qui admirait ce qu'il entendait et ce qu'il n'entendait pas. Des vers durs , entortillés , obscurs , passaient à la faveur de quelques vers beureux. On ne connaissait pas la pureté et l'élégance continue du style.

La pièce de Mairet subsista donc , ainsi que plusieurs ouvrages de Desmarets , de Tristan , de Du Ryer , de Rotroa , jusqu'à ce que le goût du public fut formé.

La Sophonisbe de Corneille tomba ensuite comme les autres pièces de tous ces aoleurs ; elle est plus fortement écrite , mai$ non {dus parement; et avec l'incorrection et l'obscurité da style, elle a le grand défaut d'être absolument sans intérêt , comme le lecteur peut le sentir à chaque page.

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